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Six fragments en quête de sens
Ou comment danser dans un monde disloqué
Premier fragment
Nouvelle Guinée. Elle nous regarde droit dans les yeux, un large sourire découvre ses dents blanches; sa nudité et la couleur de sa peau nous avertissent d'emblée qu'elle est «sauvage». Elle arbore la panoplie qu'exige le rituel les feuilles de palmier, la ceinture, le collier. Mais le reste est constitué d'ampoules périmées de flashes photo. Dans la Sierra Pelada, un «cabocle» (métis Noir, Indien et Blanc), porte un T-shirt fabriqué en Corée qui souhaite la «bienvenue au pays de Marlboro ». La hutte dans laquelle il s'allonge est décorée de posters de Samantha Fox, de Latoya Jackson, d'une créature anonyme à la poitrine généreuse, et du Sacré-Coeur de Jésus. A côté de lui, un poste à transistors de marque allemande, fabriqué à Taïwan, diffuse la version brésilienne d'un tube de Michaël Jackson, lequel commence au même moment une tournée mondiale qui remplit les stades japonais. Il y a aussi (pour l'instant) le président Fujimori au Pérou; l'anthropologue nord-américain qui retourne en Inde et découvre que son principal informateur autochtone (un prêtre hindou) est parti au Texas pour y servir la communauté hindoue; le chef Yanomani, avec son «botoque» (une pièce de bois que certains Indiens d'Amérique du Sud introduisent dans leurs lèvres supérieures ou inférieures), qui pilote l'avion de la tribu qui sert à détecter les intrus sur leur territoire.
Deuxième fragment
La chorégraphe est nord-américaine mais les danseuses avec qui elle travaille sont portugaises. Un américain d'ascendance coréenne signe la musique, dont la sonorité vient de la culture jazz-rock afro-américane (qui provient elle-même de la fusion de traditions musicales européennes et africaines). La pièce est créée à Leuven, tourne au Portugal puis à New-York, Madrid, Salzbourg et à Berlin réunifiée.
La compagnie est basée à Wuppertal (la plus grise des villes grises de la vallée de la Ruhr), ses deux dernières pièces ont été inspirées par Palerme et Madrid, et les vingt-cinq danseurs contemporains qui la composent sont de treize nationalités différentes.
Il y a aussi des Hongrois qui, à Paris, inventent des pièces à partir de contes chinois; une Américaine qui quitte le Michigan pour étudier sur place la danse balinaise et qui vient à Lisbonne faire une lecture-démonstration; le Portugais qui raconte en anglais les aventures de D. Manuel Il, avec l'accompagnement musical d'un groupe autrefois yougoslave et maintenant slovène qui joue des airs des Beatles; la chorégraphie d'une femme française qui s'achève sur un fado chanté par une danseuse portugaise (les autres interprètes de la compagnie sont allemande, américaine, italienne, espagnol, martiniquais et français). La compagnie est française.
Troisième fragment
En 1933, Herbert Read utilisa le terme de «dissolution» pour définir l'état des Arts. L'anthropologue nord-américain Richard Fox a fait remarquer que dans la littérature anthropologique contemporaine, les mots «décentré», «fragmenté», «compressé», «flexible», «réfractaire», «post-moderne», «fractal», sont ceux qui caractérisent l'état actuel du monde. Cela suffit à marquer la différence entre deux époques historiquement si proches.
Le mot «dissolution» évoque la douce qualité de la corruption, la désintégration progressive de substances mises en contact -qui tendent parfois à s'homogénéiser -, la mutation des identités, une mort lente.
Les métaphores que requiert la contemporanéité pour se définir appellent, quant à elles, des sonorités beaucoup plus dures -fragmentation, démembrement-. L'idée de désintégration/homogénéisation qu'évoque la «dissolution» est remplacée par une sensation de coexistence émiettée, de superposition anarchique de fragments de vie, un collage d'actes, de rites, de gestes, d'idées, dans un bruit qui avertit en permanence de la présence simultanée de tous les multiples et de toutes les présences que le cosmopolitisme global révèle. Au contraire de la mort lente, la vitalité violente.
Les discours qui caractérisent les différentes formes d'art semblent refléter ce sentiment en exploit
André LEPECKI,
Publié le 1993-01-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : texte d'artiste
Thème(s) : danse, écriture,
Mot(s) Important(s) : danseur, exil, sociologie, voyage,
Artiste(s) : Pina BAUSCH (chorégraphe), André LEPECKI (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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