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« Sortir de la figure pour faire saillir de brefs moments d'identification »

Entretien avec Alain Béhar

Chapeau : Entretien avec l'auteur de Sérénité des impasses, un spectacle qui se tient à l'écart, loin des fictions rassurantes.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : 26

Sabrina WELDMAN rédacteur
Alain BEHAR Metteur en scène

Texte : Votre langage théâtral est polymorphe. Le texte n'est qu'une partie de votre écriture. Plusieurs des titres de vos pièces font d'ailleurs référence non pas au théâtre mais aux arts plastiques...
Alain Béhar : Faire de l'art, c'est aussi masquer. Faire de la mise en scène pour moi, c'est produire des masques, ce n'est pas du tout aller vers un éclairement de quelque chose, c'est recouvrir. Peut-être qu'autre chose s'éclaire alors... Envisager le plateau de théâtre comme un espace plastique, c'est un bon masque : ça évite à mes yeux une sorte de bazar ronflant et édifiant qui raconte à un endroit seulement, l'incarnation.

Certains, à propos de votre travail, parlent d'abstraction. Mais vos mises en scène sont très concrètes : on a l'impression d'être dans l'atelier, à l'endroit où ça se fabrique. Corollairement, le sens circule sur le plateau sans jamais se figer en un discours clos. La jubilation vient de ce sens donné qui en même temps échappe...
On est dans un monde qui a un énorme besoin de se rassurer quant à la fuite du sens. « Abstrait », c'est une forme de fuite du sens. Ce n'est pas une clôture. Pour beaucoup de gens, « abstrait », c'est une clôture, une fermeture. Pour moi, « abstrait », c'est au contraire une ouverture. C'est-à-dire que ce qui m'échappe m'appelle. Ce que je ne comprends pas d'un certain point de vue m'attire, éveille ma curiosité. La question « quoi ? » est la plus belle question qui soit à mes yeux. Donc ça produit du « quoi ? ». Il s'agit d'un appétit vers un inachèvement, une trouée, une fuite. Cette fuite n'est pas une fuite pathétique devant les réalités du monde, c'est simplement la fenêtre d'une fuite imaginaire dans quelque chose qui crée des contrepoints. Du coup, le mot « abstrait » me plaît. Mais je ne me le raconte pas comme ça. Il n'y a strictement rien sur ce plateau qui soit nommé sur le mode de l'abstraction.
Dans le texte, tout est saisissable. C'est pour ça qu'à mes yeux, il y a un texte écrit. Mais à un moment donné, je pense pour le plateau, avec le devenir-parole de l'écrit. Ce qu'il m'intéresse d'exposer, ce n'est pas que l'écrit parle – c'est peut-être pour cela qu'il y a, j'espère, cette sensation d'être dans l'atelier – ; ce que j'aimerais rendre lisible, c'est le mouvement qui fait aller de l'écrit à la parole. Là se situe le conflit, un conflit productif, joyeux même, c'est-à-dire une forme de tension entre quelque chose d'écrit et un endroit où est attendue une parole de l'acteur, une prise en charge par l'acteur, à son propre compte, de ce qui est écrit.
Le travail scénique, la présence des acteurs fait que ça picore à l'intérieur. Ça essaie de piquer l'écriture : comme s'il était possible de sortir de la figure pour faire saillir de brefs moments d'identification. Dans le théâtre qui est le mien, la figuration serait un moment préliminaire et la figure, le personnage, deviendrait un motif : on joue à faire poindre de la figure. J'écris uniquement de l'écriture comme quantité de peintres disent : « je ne peins pas des paysages, je ne fais ni de la peinture abstraite ni de la peinture conceptuelle, je peins de la peinture. » Mais les gens sont rétifs à cela ; ils refusent l'idée qu'on puisse faire ça avec de l'écrit, avec une chose qui fournit du sens à tous niveaux.


Date de publication : 01/01/2004


Mots-clés : réalité, création
Inséré le : 26/04/2004 00:00
Thèmes : théâtre,