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L'invention du journal filmé

Entretien avec Jonas Mékas

Chapeau : L'oeuvre cinématographique de Jonas Mékas se construit dans la tension entre l'art et la vie. Lors d'un de ses voyages à Paris, il nous livre les linéaments de ses recherches.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 27

Léa GAUTHIER rédacteur
Jonas MEKAS vidéaste

Texte : Figure de proue du cinéma underground, Jonas Mékas considère la représentation filmique comme une expérience à part entière, une lecture subjectivée du réel. Il filme comme il vit, suivant l'enchaînement aléatoire des choses. En 1959, dans l'appel à une nouvelle génération de cinéastes publié dans la revue Film culture, il déclare : « Il n'y a pas d'autre moyen de briser le bloc de glace du cinéma que par un dérèglement complet de tous les sens cinématographiques établis. » C'est précisément ce dérèglement qui est à l'œuvre dans son journal filmé, le cœur de son travail. Son œuvre est à tout moment inscrite dans le présent vécu, partagé. Son arrivée à New York comme exilé lituanien, sa découverte de l'avant-garde américaine, ses amitiés nouées avec Maciunas, Warhol, Cage, Brakhage ou les Kennedy par exemple, sont autant de moments qui jalonnent, construisent, inspirent les recherches de Jonas Mékas, au cœur de ces tensions entre les histoires du quotidien et l'Histoire inexorable.
Léa Gauthier

Vous êtes né en Lituanie en 1922 mais comme beaucoup d'Européens de l'Est vous avez été obligé de quitter votre pays durant la Seconde Guerre mondiale.
Jonas Mékas : Effectivement, les Soviétiques sont d'abord arrivés en 1940 puis, en 1942, les Allemands ont poussé les Soviétiques hors de nos frontières. Nous avons donc vécu successivement sous deux occupations. En 1944, je travaillais dans un journal en Lituanie, je risquais à tout moment d'être dénoncé et d'être arrêté par la police de l'armée allemande, j'ai donc dû fuir mon pays. J'ai pris un train pour Vienne avec mon frère mais nous avons finalement été arrêtés et envoyés dans un camp de travaux forcés en Allemagne près de Hambourg, c'était durant l'été 1944. En 1945, la guerre a pris fin. Plus de quinze millions de ressortissants des pays de l'Est avaient été déportés ou emprisonnés par l'armée allemande. La plupart sont rentrés en Union Soviétique mais certains ont refusé. Après la guerre, nous faisions partie des cinq millions de personnes déplacées. J'ai passé presque cinq ans dans un camp en Allemagne. C'est d'ailleurs en grande partie là que j'ai découvert la littérature d'avant-garde anglaise et française. En octobre 1949, l'Organisation des Nations Unies pour les personnes réfugiées nous a permis d'aller à New York.

Vous avez ainsi découvert les États-Unis en tant que réfugié. Lost Lost Lost (1949-1963) est emblématique de cette période. Dans ce film vous dites : « Je voulais être l'œil qui enregistre, je voulais être la caméra historienne de l'exil. » Y a-t-il une relation entre votre expérience de l'exil et votre conception du cinéma ?
Oui, au départ du moins, c'est extrêmement lié. Une fois a New York, mon frère et moi avons décidé d'acheter une caméra, une Bolex. Nous avons commencé à filmer pour documenter les sentiments, les émotions des réfugiés lituaniens de Williamsburg, dans le quartier de Brooklyn. Nous ne voulions pas filmer en général le statut des réfugiés aux Etats Unis, mais nous approprier notre histoire. Les souvenirs de notre pays, de notre famille, de notre culture, étaient très forts mais nous étions devant une nouvelle réalité. Tout le monde nous disait que nous ne rentrerions jamais chez nous. Nous n'avions aucune nouvelle de notre famille, de nos amis. Nous étions obligés d'oublier. Il fallait que nous nous inventions des racines à New York. C'était très compliqué, très intense et très douloureux.
Peu de temps après avoir commencé à filmer, mon frère a été engagé dans l'armée américaine pour partir à la guerre de Corée. Je me suis alors retrouvé vraiment seul. L'idée de faire ce film documentaire a commencé à devenir plus personnelle. J'ai découvert le cinéma d'avant-garde. Rapidement le désir de faire un film documentaire s'est métamorphosé. J'étais confronté à un nouveau rapport au cinéma, je cherchais de nouvelles possibilités pour exprimer mes sentiments, rendre compte de nos vies.



Date de publication : 01/03/2004


Mots-clés : journal, film, vie, art
Inséré le : 27/04/2004 00:00
Thèmes : arts plastiques, cinéma expérimental,