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Krystian Lupa adapte Thomas Bernhard


Extinction



Réalisé le 4 Janvier 2002 à l'occasion de la présentation au théâtre de l'Odéon d'Extinction, spectacle de Krystian Lupa d'après Thomas Bernhard


Vous allez présenter dans quelques Jours au théâtre de l'Odéon votre nouveau spectacle, Auslöschung -Extinction, avec la troupe du Teint Dramatyczny de Varsovie. Après Kalkwerk -La Plâtrière, c'est votre deuxième grande adaptation de Thomas Bernhard. Comment s'est déroulée l'adaptation de ce roman de 600 pages?


Pour moi, ça a été comme sauter la tête la première du haut d'un plongeoir sans même savoir s'il y avait de l'eau en bas. A vrai dire, j'ai été fasciné et comme envoûté par la lecture de ce livre, c'est pourquoi je me suis lancé dans l'aventure sans même me demander dans quelle mesure une telle adaptation était possible. Il y avait tout de même un précèdent qui pouvait me rassurer: plusieurs années auparavant, Je m'étais lancé de la même façon dans l'adaptation de La Plâtrière, et ça avait très bien marché.
En comparant de façon sommaire Extinction et La Plâtrière, on constate que dans le second il est question de personnages actifs, dont les dialogues sont présents dans le livre, mais profondément enfouis, inexploités. Dans Extinction, par contre, on peut trouver trois scènes écrites sous forme de dialogue et pour tout dire, j'ai commencé par ces trois scènes.
Je suis parti des personnages de Bernhard en me demandant lesquels devraient Jouer un rôle moteur. Ensuite j'ai continué en cherchant les motivations de ces personnages, en me demandant ce dont chacun d'eux avait besoin pour exister.
Ce qui m'a beaucoup aidé, c'est que le roman tout entier est un monologue, et par moments un dialogue de Franz-Josef, le héros, avec son élève Gambetti. Bien sûr, ce dialogue est très étrange, c est en fait un monologue dans lequel vient constamment s'insérer la formule: «ai-je dit à Gambetti». Quand on lit ces centaines de pages dans lesquelles se dévide cette sorte de logorrhée avec tous ces «ai-je dit à Gambetti», on peut se dire: mon Dieu, ce Gambetti, tout ce qu'il a été obligé d'écouter, quelle résistance! Ou bien c'est une espèce de masochiste, ou bien il a besoin de ce genre de chose.
Malgré tout, je suis allé dans le sens de cet absurde en conservant deux leçons de Gambetti. Je voulais qu‘il y en ait plus, en comptant parvenir grâce à ces leçons à une sorte de provocation dans l'extrême absence de théâtralité. Il y a eu un moment où je ne voulais plus avoir à me demander si c'était du théâtre ou non.
Le protagoniste est possédé par la nécessité de parler et c'est une parole qui ressemble aux monologues de Beckett. Mais chez Beckett, il y a toujours l'idée d'une situation archétypale dans laquelle le protagoniste poursuit son monologue sans fin. Ici, il n'y a même pas ça. Le héros a dramatiquement besoin de quelqu'un qui serait une sorte d'alter ego, qui serait en même temps une sorte de mur, une sorte d'obstacle pour cette parole -tout seul, il n'a pas cette capacité de faire écran. Ca rappelle ce qu'a vécu Jung qui à une certaine période de sa vie s'est engagé trop loin à titre professionnel dans des expériences schizophréniques, jusqu'à risquer la maladie mentale, et a trouvé en soi une autre personne, Emmanuel, à qui il s'est mis à parler. Je pense qu'au tond Gambetti est aussi une sorte d'Emmanuel.
Gambetti est donc bien un personnage indispensable. On peut dire que dans le roman il a un rôle plus organique, c'est pourquoi je regrette de n'avoir pas suffisamment creusé l'espace propre à Gambetti, propre à ce type de relation - ainsi que la vision du monde, le rapport aux autres qui en découlent.
J'introduis des échantillons de cette existence de Gambetti, de cette omniprésence de Gambetti à certains moments. Mais si j'avais la possibilité de recommencer l'adaptation d'Extinction, et à vrai dire j'aimerais bien pouvoir le faire, c'est seulement maintenant, après avoir terminé la première version, que je saurais en fait comment m'y prendre.


Anna LABEDZKA,
Publié le 2002-01-05

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : personnage, adaptation,
Artiste(s) : Anna LABEDZKA (rédacteur), Krystian LUPA (metteur en scène), Thomas BERNHARD (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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