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Histoires fabuleuses
"Bloody Mess" au Centre Pompidou.
Le collectif britannique Forced Entertainment fête ses 20 ans de théâtre-performance avec Bloody Mess, une création de Tim Etchells. Retour sur l’histoire et les histoires d’un théâtre d’événements, commentée par Tim Etchells.
Visages de clowns délavés, rois de pacotille affaissés sur une chaise, hommes et femmes s’échangeant fripes et identités, déambulations nocturnes dans des villes-fictions… En mélangeant les genres (musique, arts plastiques, cinéma, performance…), Forced Entertainment métamorphose le réel par l’émergence d’une parole à l’état brut. En tout juste vingt ans d’histoire(s) et une trentaine de projets, la compagnie, basée à Sheffield et composée de six membres, a construit un théâtre d’événements tissés sur les marges du quotidien, un théâtre-performance qui scrute le fait insolite et faillible des histoires banales transfigurées par le prisme de la mémoire. Dans le théâtre de Forced Entertainment, l’illusion n’est pas un fait acquis, mais le processus visible d’une transfiguration du quotidien vers une mythologie intime et personnelle. Pas de tapage sonore, pas de pollution gestuelle ni de mouvements inutiles, mais seulement l’essentiel de petites histoires versées dans les failles de l’imaginaire : sans artifice mais avec le goût d’un artificiel qui décille le réel. Ici, l’espace du théâtre n’est pas une terre conquise d’emblée avec ses histoires préprogrammées mais un lieu de retour sur l’expérience où spectateur et acteurs doivent se faire silencieux, actifs, maladroits et vulnérables, pour percevoir le détail qui donnera à cette langue et ces corps défroqués leur épaisseur fantasmagorique.
La joyeuse exigence bordélique du théâtre de Forced Entertainment se connecte davantage aux liens qu’ils entretiennent avec les autres formes d’art et les histoires glanées dans la vie de tous les jours qu’au cadre très strict et conservateur du théâtre réaliste anglais traditionnel. « Le théâtre traditionnel s’est toujours très bien défendu en Angleterre et a su repousser les jeunes artistes à la recherche d’un autre théâtre. Au début des années 80, il y avait toute une génération d’artistes exclue de la scène artistique [officielle]. Ils ont commencé à faire des choses différentes en dehors de cette sphère traditionnelle. C’est là que des interactions entre les pratiques artistiques et la performance ont vu le jour. C’est sur ce terrain d’exclusion que nous avons commencé. Nous voulions faire un théâtre qui soit libéré du réalisme, de la construction des personnages et des messages à véhiculer. »
Les pièces, loin de fictions dramaturgiques, sont construites comme des partitions. Ainsi, pour Partition de 12 am : Awake and Looking Down (1993), cinq acteurs vont puiser pendant plus de sept heures des personnages décrits sur plus d’une centaine de cartons posés au sol (par exemple : The ghost of a child killed on Tuesday, Alien girl, A good cup in a bad film, The blond girl from Abba, Miss deaf America, The son of a postman…). Ils passent d’une identité à l’autre par des transformations vestimentaires, et donnent libre court aux significations, cohérences, ressemblances, identifications et reconnaissances qui se jouent à travers les personnages qu’ils illustrent.
Dans Quizoola ! (1996), deux acteurs se livrent à une joute verbale (Qu’est-ce qu’un arbre ? Est-ce que tu crois aux fantômes ? Est-ce que tu aimes les chats ? Combien de tatouages as-tu ? Est-ce que ta peau est douce ?), le corps pris dans un espace restreint, le langage comme seul lieu d’exploration. « Le langage c’est quelque chose avec lequel on se bat, quelque chose qui ne marche jamais, qui ne fait jamais ce que nous aimerions. Nous souhaitons toujours que le langage explique et articule notre expérience, rende-compte de ce que nous voyons. Mais en réalité cela finit toujours par échouer. Comme pour le langage, ce qui m’intéresse ce sont les corps qui chutent, se ramassent et échouent dans leurs tentatives, des corps vulnérables qui montrent les marques du temps. Nous sommes des ‘corps amateurs’ Nous travaillons rarement avec des gens très entraînés. L’habilité d’un corps exposé comme tel sur une scène ne m’intéresse pas et je m’oppose à l’idée d’un corps machine qui nie la mort et la maladie. Les moments où les corps s’activent particulièrement, où il faut se changer très vite à vu des spectateurs, courir ou encore rester assis pendant des heures avec tout l’inconfort physique que cela implique, ce sont des moments de lutte avec nous-même. » La tension présente d’un bout à l’autre des cinq heures de la pièce use du langage pour mettre à jour les relations, rejets ou attractions, entre deux personnes du même sexe ou de sexe opposé (au cours de la performance un des deux hommes est remplacé par une femme). L’intimité se révèle par-delà les mots et avec elle les rapports de puissance, de désir et de séduction. « A la question des rapports entre les hommes et les femmes je pense instinctivement au pouvoir et au fait d’être vu, ainsi qu’à la différence de regard porté sur un homme ou une femme et la manière dont les deux sexes négocient différemment le fait d’être regardé. Je cherche toujours des stratégies pour observer, changer ou pousser cela aussi loin que possible. Je pense aussi au rapport entre jouer une pièce et l’acte sexuel. Dans le sexe on retrouve cette même fluidité entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, entre les différentes parties de soi-même que l’on explore selon la personne avec qui l’on est. Comme le théâtre, le sexe se situe en dehors des espaces communs et du quotidien. C’est tellement extrême. Les espaces extérieurs éprouvent les codes sociaux : le théâtre et le sexe font basculer ces codes dans une intimité où il est possible de faire des choses que l’on ne ferait pas d’ordinaire. Ce sont les connexions entre le comportement dans les espaces publics et dans l’intimité dont j’essaie de rendre compte dans nos performances. »
Ainsi, avec des projets comme Nights in this City, (un voyage en bus dans la ville de Sheffield, 1995, et Rotterdam, 1997) ou le CD-ROM Nightwalks (1998), réalisé en collaboration avec le photographe Hugo Glendinning, la ville devient réservoir d’histoires où les lieux publics rejoignent les fictions personnelles et les actions imaginées, révélant le fort pouvoir de suggestion que les espaces traversés jouent sur nos cartographies intimes. « Nous racontons des mensonges à propos de ce que l’on pourrait voir et nous créons des fictions indépendamment de ce qui se passe. La première injonction faite lors de la visite guidée effectuée à Sheffield est ‘Mesdames et Messieurs, bienvenue à Rome’, introduisant d’emblée l’idée qu’une écriture dans un paysage peut suggérer n’importe quoi et qu’il y a toujours une distance entre ce qui existe réellement et ce qui est raconté. Par ce biais nous cherchons à faire émerger des fictions sur ce qui pourrait se passer dans un lieu et à nous amuser des mensonges. En réalité c’est ce que tout le monde fait au quotidien ; c’est ainsi que nous construisons une ville pour nous-même et que nous identifions des lieux comme nous appartenant. »
Du côté de l’exploration de la sphère de l’intime, dans Instruction for Forgetting (2001) Tim Etchells nous livre par la lecture et la projection de vidéos les témoignages ou archives que des gens proches lui ont confiés. Il informe par une ritournelle des instructions qui furent communiquées au départ, et par là même, du concept de la pièce. « J’ai demandé à mes amis de m’envoyer des histoires et des vidéos. Pour les histoires, je leur ai demandé des récits courts sur des choses qui se sont passées n’importe où dans le monde. Pour les vidéos, je leur ai dit : ‘Ne faites rien de spécial, envoyez-moi juste ce que vous avez.’ Je leur ai précisé : ‘Je suis sûr que quelque soit votre choix ce sera ce qu’il me faut.’ » Le processus de construction constamment révélé se substitue progressivement au matériau lui-même et permet que la multitude de récits s’entrechoquent, se contredisent les uns les autres, sans pour autant qu’ils se délitent. Bien au contraire, cette scansion renforce le récit global de ce qui apparaît être peu à peu un livre de contes modernes à usage de la folie ordinaire.
Le théâtre de Forced Entertainment est une énergie construite dans des systèmes qui s’opposent et qui échappent au sens commun, à prendre en libre circulation, sans contrainte temporelle, pour expérimenter le dehors et le dedans de ces banales histoires fabuleuses.
Forced Entertainment crée Bloody Mess, au Kunsten Festival des Arts, à Bruxelles, du 7 au 9 mai ; puis au Centre Pompidou, à Paris, du 13 au 15 mai.
Alexandra BAUDELOT,
Publié le 2004-05-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : théâtre, performance,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Alexandra BAUDELOT (rédacteur), Tim ETCHELLS (metteur en scène), Forced Entertainment (collectif),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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