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Ouvriers déménageurs de la crise de la représentation


« Ouverture 2 », une coalition d’insurrection poétique aux Laboratoires d’Aubervilliers.



Les laboratoires d’Aubervilliers présentaient la semaine dernière les travaux d’une Coalition d’artistes très divers, réunis sous la direction d’Alain Michard.


Au lendemain du 21 avril 2002, Jack Ralite confiait qu’il n’avait jamais ressenti douleur plus intense qu’en constatant que Le Pen était arrivé en tête à Aubervilliers, dans cette ville au nom poétique et mythique de l’antique ceinture rouge dont il est le maire communiste depuis des décennies. Jack Ralite est aussi l’un des agitateurs les plus féconds et infatigables en défense de la place des artistes libres dans la cité.
Qu’est-ce que peut l’art ?
On gardait cette question nouée aux neurones en poussant l’autre soir la porte des Laboratoires d’Aubervilliers, pour s’y retrouver ﷓ là-bas dans la banlieue ﷓ parmi un public expert et confidentiel, analogue à celui qui a plus souvent ses habitudes à la Ménagerie de verre. Puis la question virait à l’aigre ﷓ une lassitude, à n’y plus croire ﷓ lorsque la performance en cours consistait à étaler sur une table le menu contenu quotidien d’un sac de ville (ticket de métro, clés, chewing-gum, etc.) Qu’est-ce que peut l’art, notamment occupé à se nier lui-même ?
Est-on fondé à baptiser semblable soirée Ouverture 2 ? Sans rire. Vertige…
Ouverture 2 : la soirée ouvre sur un travail au long cours d’une coalition éphémère d’artistes, la plupart venus du champ chorégraphique, conduite par Alain Michard. Et soudain, on s’y prend à sourire, quand on nous rappelle qu’en regardant par la porte des Laboratoires, on voit « des toits et des façades. Et qu’est-ce qu’il y a derrière ? On peut se poser la question. ». Qu’est-ce que l’art fait de cette évidence ?
Anne Collod a répondu à cette question en se lançant dans une expédition poétique. Elle a poussé la porte. Est sortie dans la rue. A tourné au coin. A noté, repéré. Elle le dit. Elle accumule, mais dans un zigzag vocal. Le kebab, la couturière, le squat, le garage, la friche, le centre médical. Des êtres les habitent. Des bribes du quotidien. Elle a enregistré aussi. En quelques minutes un monde poétique s’insurge en ce Laboratoire, vaste, peuplé, imaginé, de bribes, de gens, de leur présence évidente en esprit et en voix. Les voies du monde mènent à Aubervilliers.
L’art y pourra peu. Mais il naît en cet instant où il déplace et transforme un espace, et la coalition éphémère qui s’y joue, public compris. La soirée Ouverture 2 a ainsi basculé. Cette force, on l’avait d’ailleurs pressentie dès le début, dans un concert de frémissement et de tension. Patiemment, tous les artistes avaient effectué leur entrée en performance, munis de discrets instruments de musiques, lâchant un souffle, modulant deux notes, vrillant un vibrato, caressant une percussion. Tout juste, à peine, une autre manière d’habiter l’espace. Un bruissement polyphonique soudain ressaisi en masse et en tension, sans crier gare, dans un bref fracas.
On n’égrènera pas toutes les façons qu’auront eues ces artistes, tout au long de la soirée, de se comporter telle une équipe d’ouvriers déménageurs de l’espace-temps, saturant les pièces d’objets, avant de les vider, répandant le chaos, ou ordonnant la forme, englobant des spectateurs en constant mouvement. Retenons le chant incisif d’Annabelle Pulcini, humorisant sur les consignes d’artiste : « J’aimerais bien qu’on s’essaie à la chose qui ne marche pas. » Reprenez en cœur. Retenons le film, aux vertus déstressantes, de Nicolas Floc’h : on y voit une énorme bâche colorée se mouvoir mystérieusement au ras du sol dans les alentours des Labos, étrange animal rampant qui sape la vision coutumière de ces parages.
Retenons encore, pour conclure (cet article) la petite danse absurde, cinglante et dérisoire, de Théo Kooijman, dans un pauvre salon bancal de cartons pliés, devant des images enregistrées de la dernière soirée des Molière en déroute sous l’assaut des intermittents. Dans son dos, d’autres performeurs sont en train d’élever une tour vertigineuse et branlante, de cartons hissés sur d’autres cartons. Elle ne manquera pas de s’effondrer à son tour. Se dynamitant les uns les autres, tous ces espaces-temps incertains et mouvants, circulant par la force poétique d’un esprit collectif, sont ceux de la crise de la représentation.
Ils sont chez eux chez Jack Ralite. En banlieue. En poésie. Malgré tout.

La Coalition connaîtra un nouveau temps commun au Centre chorégraphique national de Rennes en janvier 2005.


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-05-07

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse, performance,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Anne Collod (performeur), Alain MICHARD (chorégraphe), Nicolas FLOC'H (cinéaste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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