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Histoires fabuleuses
“Bloody Mess” au Centre Pompidou.
Le collectif britannique Forced Entertainment fête ses 20 ans de théâtre-performance avec Bloody Mess, une création de Tim Etchells. Retour sur l’histoire et les histoires d’un théâtre d’événements, commentée par Tim Etchells.
Visages de clowns délavés, rois de pacotille affaissés sur une chaise, hommes et femmes s’échangeant fripes et identités, déambulations nocturnes dans des villes-fictions… En mélangeant les genres (musique, arts plastiques, cinéma, performance…), Forced Entertainment métamorphose le réel par l’émergence d’une parole à l’état brut. En tout juste vingt ans d’histoire(s) et une trentaine de projets, la compagnie, basée à Sheffield et composée de six membres, a construit un théâtre d’événements tissés sur les marges du quotidien, un théâtre-performance qui scrute le fait insolite et faillible des histoires banales transfigurées par le prisme de la mémoire. Pas de tapage sonore, pas de pollution gestuelle ni de mouvements inutiles, mais seulement l’essentiel de petites histoires versées dans les failles de l’imaginaire : sans artifice mais avec le goût d’un artificiel qui décille le réel. Ici, l’espace du théâtre n’est pas une terre conquise d’emblée avec ses histoires préprogrammées mais un lieu de retour sur l’expérience où spectateur autant qu’acteurs doivent se faire silencieux, actifs, maladroits et vulnérables, pour percevoir le détail qui donnera à cette langue et ces corps défroqués leur épaisseur fantasmagorique.
Les pièces, loin de fictions dramaturgiques, sont construites comme des partitions. Ainsi, pour 12 am : Awake and Looking Down (1993), cinq acteurs vont puiser pendant plus de sept heures des personnages décrits sur plus d’une centaine de cartons posés au sol. Ils passent d’une identité à l’autre par des transformations vestimentaires, et donnent libre court aux significations, cohérences, ressemblances, identifications et reconnaissances qui se jouent à travers les personnages qu’ils illustrent. Dans Quizoola ! (1996), deux acteurs se livrent à une joute verbale, le corps pris dans un espace restreint, le langage comme seul lieu d’exploration. « Le langage c’est quelque chose avec lequel on se bat, quelque chose qui ne marche jamais, qui ne fait jamais ce que nous aimerions. Nous souhaitons toujours que le langage explique et articule notre expérience, rende-compte de ce que nous voyons. Mais en réalité cela finit toujours par échouer. » La tension présente d’un bout à l’autre des cinq heures de la pièce joue également du langage pour mettre à jour les relations, rejets ou attractions, entre deux personnes du même sexe ou de sexe opposé (au cours de la performance un des deux hommes est remplacé par une femme). L’intimité se révèle par-delà les mots et avec elle les rapports de puissance, de désir et de séduction. « A la question des rapports entre les hommes et les femmes je pense instinctivement au pouvoir et au fait d’être vu, ainsi qu’à la différence de regard porté sur un homme ou une femme et la manière dont les deux sexes négocient différemment le fait d’être regardé. Je cherche toujours des stratégies pour observer, changer ou pousser cela aussi loin que possible. »
Ainsi, avec des projets comme Nights in this City, (un voyage en bus dans la ville de Sheffield, 1995, et Rotterdam, 1997) ou le CD-ROM Nightwalks (1998), réalisé en collaboration avec le photographe Hugo Glendinning, la ville devient réservoir d’histoires où les lieux publics rejoignent les fictions personnelles et les actions imaginées, révélant le fort pouvoir de suggestion que les espaces traversés jouent sur nos cartographies intimes. « La première injonction faite lors de la visite guidée effectuée à Sheffield est ‘Mesdames et Messieurs bienvenus à Rome’, introduisant d’emblée l’idée qu’une écriture dans un paysage peut suggérer n’importe quoi et qu’il y a toujours une distance entre ce qui existe réellement et ce qui est raconté. Par ce biais nous cherchons à faire émerger des fictions sur ce qui pourrait se passer dans un lieu et à nous amuser des mensonges. En réalité c’est ce que tout le monde fait au quotidien ; c’est ainsi que nous construisons une ville pour nous-même et que nous identifions des lieux comme nous appartenant. »
Le théâtre de Forced Entertainment est une énergie construite dans des systèmes qui s’opposent et qui échappent au sens commun, à prendre en libre circulation, sans contrainte temporelle, pour expérimenter le dehors et le dedans de ces banales histoires fabuleuses.
Forced Entertainment crée Bloody Mess, au Kunsten Festival des Arts, à Bruxelles, du 7 au 9 mai ; puis au Centre Pompidou, à Paris, du 13 au 15 mai.
Alexandra BAUDELOT,
Publié le 2004-05-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Alexandra BAUDELOT (rédacteur), Tim ETCHELLS (metteur en scène), Forced Entertainment (collectif),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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