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Le festival des Hirondelles


Le KunstenFESTIVALdesArts, à Bruxelles.



Alain Platel, Zouzou Leyens et Forced Entertainment ont ouvert le très stimulant KunstenFESTIVALdesArts. Juché sur la façade de la cité administrative de Bruxelles, l’acteur Benjamin Verdonck veille sur nos rêves.


Plus que jamais, le KunstenFESTIVALdesArts fait honneur à la force singulière de son titre : une fête aux arts, en toutes langues et en tous sens. Une démarche unique en Europe, qui mêle prospection et recherches des formes dans le monde entier, avec une posture audacieuse de réel «producteur», qui fait généreusement confiance aux artistes invités, sans présupposer d'une quelconque attente, qu'il s'agisse de celle du public ou de la profession. Le signe le plus emblématique : c'est au KunstenFESTIVALdesArts qu'Alain Platel présente Wolf, pièce magistrale conçue pour la Cour d'honneur du Festival d'Avignon, et annulée lors de l'édition 2003. Wolf est la rencontre de deux mondes qui n'ont a priori rien à se dire, sinon qu'ils n'ont rien à se dire - à part leur nom : Wolf, le loup, Wolf, première partie du prénom de Mozart. La puissance des danseurs de Platel permet ce grand écart : comment réussir à faire entendre la force du chant de Mozart, sans en perdre l'instinct quasi animal? Platel répond par une réelle présence animale, celle de chiens étranges, qui inquiètent et attendrissent à la fois. Comme si leur étrangeté nous apprivoisait au fil des séquences où les danseurs laissent suinter la violence tenue de leurs rapports. Contraste de cette pièce, qui abandonne le réalisme affirmé des précédentes : chaque portion de réalité porte en elle sa négation : la multiplicité des corps, leurs origines multiples et les mouvements qu'ils dansent semblent être une chance autant qu'une malédiction. Regroupement pluriel des cultures réconciliées, qui vire d'un instant à l'autre à l'affrontement tribal. C'est que l'espace n'est pas neutre : supermarché à l'abandon, orchestre jouant protégé derrière un rideau de fer, état d'exception déclaré comme la règle. Avec pourtant des floraisons inattendues de figures, drôles ou touchantes, qui ramènent un peu de douceur.

Inattendu est un adjectif qui peut s'adapter à de nombreuses propositions du festival. Inattendu, le mélange des genres et des textes qui composent le spectacle de Zouzou Leyens, In the forest is a monster. Encore une affaire d'inhumanité barbare qui gagne les terres humaines. L'enjeu du spectacle est de faire entendre l'exil sous toutes ses coutures, l'exil physique, l'exil politique, l'exil intime, l'exil amoureux. Ce projet ambitieux ne craint pas de confronter les niveaux de langues les plus inattendus : des entretiens faits avec des exilés côtoient le Cantique des cantiques, des fragments du Fragment d'un discours amoureux répondent au corps déchiré de Sarah Kane. Avec des acteurs qui les accueillent à chaque fois avec la générosité de l'hôte. Comme cette scène où ils écoutent à l'oreillette les mots de l'exilé qui vont ensuite parler, de manière presque simultanée, par leur bouche et leur corps, d'abord dans le noir pur, leurs corps, entièrement livrés aux mots étrangers, puis éclairés par fragments, en silhouette plane, et progressivement restitués à la réalité de l'acteur.

Incontestablement le KunstenFESTIVALdesArts draine des formes qui acceptent de recueillir/accueillir la brutalité, forcément impure, de la réalité alentour. Au moment où Zouzou Leyens ouvre son plateau aux langues blessées par l'exil, le collectif berlinois Rimini Protokoll invite d'anciens employés de la défunte société d'aviation belge Sabena, qui viennent (courageusement) sur la scène pour donner des bribes de leur vie passée, au service du géant de l'aéronautique, et présente, après la débâcle financière. Des vies brisées, humiliées, et privées du travail qui les fondait font le récit quasi clinique de ce naufrage, vu de leur point de vue, et témoignent autant de ce qu'ils étaient que de ce qu'ils sont devenus. Ils jouent leur vie avec une stupéfiante fragilité, à la limite de la perte, et en même temps totalement déterminés à la dire. A l'image de ce qu’a été leur destin.

Par-delà l'exploration curieuse, le KunstentFESTIVALdesArts est aussi un lieu de fidélités amicales envers les artistes qui ont fait son histoire. C'est bien ce que confirme encore cette année la généreuse invitation faite à la compagnie anglaise Forced Entertainment, qui fête cette année ses vingt ans d'agissements scéniques. Pour l'occasion, le festival lui offre une invitation multiple : une création, une exposition, un livre et la reprise d'une performance mythique, 12 a.m. awake and looking down : pendant six heures, cinq acteurs courent sur la scène en endossant des centaines de costumes qui rencontrent des centaines de panneaux en carton qui esquissent, avec quelques mots griffonnés à la main, des centaines de personnages, réels, inventés, littéraires, cinématographiques, télévisuels, mythologiques ou ordinaires… En fêtant l'anniversaire de la compagnie de Sheffield, le KunstenFESTIVALdesArts affirme indirectement son identité. Forced Entertainment condense en effet avec netteté les différentes lignes de force défendues par le festival : performance d'acteurs avant la narration linéaire, mélange des formes et des disciplines, exploration des richesses de l'image installée dans l'espace de la scène, inscription des questions du temps présent, en répondant par l'exploration de formes et de grammaires nouvelles.

Inscrire des questions actuelles par l'invention de formes nouvelles, c'est également ce que réalise à sa manière l'acteur Benjamin Verdonck, en installant son nid, à 40 mètres de hauteur, sur la façade de la cité administrative de Bruxelles, juste à côté de la place de Brouckere. Pendant sept jours et sept nuits, la jeune hirondelle va veiller sur nos rêves et nos désirs, dans les airs, penchée sur nous tous, qui passent là en-bas. Comme une allégorie qui dirait tout le KunstenFESTIVALdesArts, et plus généralement ce que tentent de faire les artistes.


KunstenFESTIVALdesArts, à Bruxelles, du 28 avril au 22 mai 2004, tel.00 32 (0) 70 / 222 199.


Bruno TACKELS,
Publié le 2004-05-07

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Forced Entertainment (collectif), Alain PLATEL (chorégraphe), Zouzou LEYENS (metteur en scène), Benjamin VERDONCK (acteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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