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La nuit tous les chats sont gris
Anri Sala au Couvent des Cordeliers.
Chapeau : Plongées dans l’obscurité du Couvent des Cordeliers, cinq vidéos d’Anri Sala, artiste albanais, tissent l’utopie politique d’un art qui l’emporterait sur la misère.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Ophélie RAMONATXO rédacteur
Anri SALA vidéaste
Texte : Succession de plans sombres, enfilade de panneaux, où tour à tour se profilent silhouettes animales et ombres albanaises : Anri Sala, 30 ans, a conçu son exposition comme il conçoit ses vidéos, elles-mêmes imprégnées de son passé de peintre. La palette est limitée : pour quatre films sur cinq, essentiellement du noir et du blanc et puis, pour le dernier, une explosion de couleurs (
Dammi i colori, 2003, 15’24). Mais allez donc gratter un peu la pellicule grisâtre recouvrant les vidéos de l’événement
Entre chien et loup : vous risqueriez d’y découvrir une gamme infinie de ce qu’on appelle les non-couleurs, une mosaïque distinctement tragique où noir et blanc deviennent aussi vivants qu’un jaune, un rouge ou un bleu. C’est ce que le père, dans la vidéo
Lakkat ( 2004, 9’44) enseigne à son fils en lui faisant répéter, encore et encore, tous les mots qui, en langue wolof, peuvent signifier noir ou blanc : « clair », « très clair », « blanc », « blanc neige », « noir », « noir noir », « très noir »… Parfois, l’enfant accole un nom à l’adjectif et évoque
« l’homme blanc ». Et
« l’homme blanc », c’est nous, estomaqués devant ce déploiement de vocabulaire absolument inconnu à notre esprit catégorique et aristotélicien, interloqués par l’importance que semble prendre la beauté dans des contextes de dénuement comme il en existe au Sénégal ou encore en Albanie, pays d’origine de l’artiste Anri Sala. Là-bas on peut voir un cheval abandonné sur un bord d’autoroute (
Time after time, 2003, 5’30), un DJ qui mixe sur un toit un soir de feu d’artifice (
Mixed Behaviour, 2003, 8’17), un quartier tout entier de Tirana exhibant des façades soignées et peintes de toutes les couleurs en même temps que des routes insalubres bordant de petits commerces qui vivotent (
Dammi i colori). Anri Sala a élaboré toute une mise en scène pour nous présenter les exceptions ponctuant la quotidienneté de son pays, pour nous apprendre un vocabulaire nouveau, sans cesse tiraillé entre ombre et lumière, entre beauté utopique et ingrate réalité. Presque toutes filmées de nuit et plongées ici dans une scénographie obscure, les vidéos d’Anri Sala se présentent à prime abord comme de belles illusions qui nécessitent un temps d’accoutumance de l’œil à cette obscurité. Dès lors peuvent apparaître les petits indices rendant aux situations filmées toute leur authenticité : ce n’est pas un beau cheval que je vois mais un animal efflanqué, ce n’est pas simplement une famille d’érudits que j’entends mais des êtres humains vivant dans des conditions sordides, ce n’est peut-être pas un feu d’artifice qui a lieu ici mais pourquoi pas, un bombardement… Vivant et travaillant désormais à Paris, Anri Sala tente d’éclairer la situation de son peuple comme il tente de filmer les enfants de la vidéo
Ghostgames (2002, 9’15) qui font la chasse au crabe. Il laisse la parole finale au maire de Tirana : l’art et les couleurs sont une nécessité organique et vitale pour « supporter » la pauvreté de sa ville. Après les philosophes rois, que faut-il penser des maires artistes ?
Anri Sala, Entre chien et loup, jusqu’au 16 mai. Musée d’art moderne de la ville de Paris/ ARC au Couvent des Cordeliers, 15 rue de l’Ecole-de-Médecine 75 006 Paris. Tél. : 01 53 67 40 00.
Date de publication : 07/05/2004
Inséré le : 04/05/2004 00:00
Thèmes : arts plastiques, vidéo,