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La maison de nos absences




Une création de Chantal Morel.


C’est une maison dans une rue. La rue s’appelle «la rue Saint-Laurent», elle longe les bords de l’Isère, dans le quartier italien de Grenoble, là où vivaient/vivent les ouvriers italiens de la ville. La maison est au numéro 38 de la rue, une petite maison plutôt étroite (le lieu s’appelle donc très naturellement «le petit 38»), avec une vitrine pleine d’objets et de livres. La pièce qui ouvre sur la rue est une sorte de salle à manger, dévorée par l’espace de la bibliothèque et du bureau. Sur la droite, il y a une longue table en bois plein, posée sur de lourds tapis. Vingt à trente personnes sont conviées tous les soirs. C’est Chantal Morel qui ouvre le lieu. Difficile de dire autre chose que « le lieu ». Le mot même de théâtre ne colle pas vraiment - c’est d’abord un lieu, un abri, une maison. Et pourtant « le petit 38 » est une scène à part entière. Un lieu qui s’ouvre aux autres, tous les autres : ceux du public, de la scène et de l’écriture.

Dès l’entrée donc, une double réalité se met en jeu : la réalité et la scène, d’emblée mêlées, d’emblée rapprochées. Et quand on rentre dans la « salle de spectacle » (mais le mot ne va décidément pas), on ne quitte pas vraiment le « hall d’accueil » (lui non plus ne va pas décidément pas) - on passe d’un lieu à un autre, comme font les trois sœurs quand elles se déplacent.

Car ce sont les « Trois sœurs » dont il s’agirait, apparemment, comme du nœud de l’intrigue qui se tisse en ce lieu. Mais très vite cet indice se dissipe, car de tout autres réalités s’immiscent dans l’espace. Un espace qui n’a que très peu à voir avec une scène : c’est plutôt la maison du « petit 38 » qui déroule sa réalité, son espace et son temps, la poursuite, sur la scène, du travail qui s’y construit. Rien d’étonnant du coup à voir l’espace se métamorphoser à vue : une fois rentrés dans l’espace de jeu, tout de bois construit, forestier de plain-pied, les spectateurs pénètrent pleinement dans le monde de Tchékhov. Et en prenant au pied de la lettre ce qui s’y trouve formulé de manière massive ﷓ même si cette formulation n’a pas cessé d’être déjouée, atténuée, voire détournée dans la façon traditionnelle de faire entendre Tchékhov.

Deux silhouettes passent au dehors, ouvrent la porte et rentrent chez elles, c’est-à-dire chez nous. La sensation d’être « à la maison » s’impose dès qu’elles s’avancent, dans un cocon presque maternel, doucement soyeux. Et pourtant l’espace n’exprime rien de naturaliste, un espace de rêve où surgissent des apparitions et d’étranges réminiscences. Sans doute les mots qu’elles disent proviennent des trois sœurs (de deux d’entre elles), mais très vite la pensée vagabonde dans le temps, et des bribes d’histoires très anciennes reviennent à la surface. On reconnaît des fragments de l’Odyssée, d’Hölderlin, de Büchner, Rilke ou Gabily qui croisent les voix de Jim Morrison, Gabriel Monnet, Ludmilla Pittoëf, ou des morceaux de films de Bergman, Laughton, Cocteau ou Fellini. Tous ces noms propres pourraient faire le jeu d’une autorité de référence. Il n’en est rien, c’est à un voyage intérieur que nous convient ces deux femmes, une traversées en zones interdites, de ces landes désertées qui nous fondent et que nous aimerions tant quitter.

Macha s’est absentée parle bien de toutes nos absences, de tout ce qui nous lie, de tous ces creux qui font nos histoires sans que nous puissions leur donner des mots. Et là, dans ce petit abri de bois tendres, des corps et des voix viennent leur donner un peu de réalité. On n’est pas très loin des mots de Valletti, que Chantal Morel avait monté, et dont elle reprend l’un des textes-phares, « Le jour se lève Léopold », créé il y a plus de dix ans et repris avec des élèves du Conservatoire de Grenoble, dans le cadre du Festivalletti. Oo : comment le théâtre ne cesse de recommencer.

Macha s’est absentée, fragments de théâtre, par l”équipe de création théâtrale de Chantal Morel, du 20 avril au 28 mai 2004, au (petit 38), à Grenoble, tel. 04 76 54 12 30.

Festivalletti : du 27 avril au 16 mai 2004, au Cargo à Grenoble.



Bruno TACKELS,
Publié le 2004-05-07

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Chantal Morel (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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