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Dissolution du Medef !




Les mesures annoncées par Donnedieu de Vabres dans le dossier des intermittents ne parviendront pas à calmer le jeu. Et au fond, rien ne sera possible tant que ne sera pas mis fin au chantage exorbitant qu’exerce le Medef sur l’Etat.


Sincèrement et sans rire, on n’aimerait pas être à la place de Jean-Pierre Raffarin. Certes, notre homme a choisi la vie de baudet libéral du Poitou qui est la sienne ; il a la tête de mule qui convient pour le rôle, et il ne semble pas rechigner au fardeau. Mais tout de même ! Comment peut-on durablement vivre au beau milieu d’infernales contradictions, entre un Chirac-girouette et un Sarkozy-tourbillon, avec comme carte de guidage une feuille de route soumise à tous les vents ?
Prenons le dossier des intermittents. C’est aujourd’hui chose entendue : l’affaire a été bien mal engagée. La réforme du 26 juin 2003, entrée en vigueur au 1er janvier dernier, prend l’eau de toutes parts ; et les intermittents continuent à faire preuve d’une ténacité peu fréquente. Comment se sortir de l’ornière ? Après avoir débarqué en rase campagne le soldat Aillagon, qui a tout de même réussi à tenir plusieurs mois en répétant à qui voulait bien l’entendre (c’est à dire quasiment personne) que la modification du régime des intermittents était une « bonne réforme » ; Raffarin a confié le rôle de ministre de la Culture à un nouvel impétrant, Renaud Donnedieu de Vabres. Lequel s’est empressé de préciser, lors d’une de ses premières sorties publiques, qu’il n’était pas un « magicien ». Cela tombe bien : les intermittents, leurs syndicats et coordinations, n’attendent ni miracle, ni tour de passe-passe. Ils demandent tout juste d’être dignement réintégrés dans leurs droits. Et vite ! Car il y a urgence : les festivals qui se profilent (à commencer pas celui de Cannes, dès le 12 mai) pourraient bien ne pas être de tout repos.
Après avoir fini par donner satisfaction aux chercheurs ; après avoir pris acte de la décision du Tribunal de Marseille qui donne raison aux « recalculés » de l’assurance-chômage, que faire des intermittents, ces satanés empêcheurs de tourner en rond ? Ce qu’ils demandent n’est pourtant pas hors de portée : expertise indépendante des chiffres fournis par l’Unedic (sur le déficit des annexes 8 et 10, le nombre d’intermittents, etc.), ouverture de nouvelles négociations pour aboutir à une réforme satisfaisante du régime d’assurance chômage ; et d’ici là, gel du protocole du 26 juin et rétablissement de la situation antérieure. Cela coûtera un peu d’argent ? Soit ! Le gouvernement semblait prêt à voler au secours de l’Unedic et combler en partie le fameux déficit des annexes qui régissent l’intermittence. Pas par soudaine philanthropie, mais avec un objectif évident : calmer le jeu au moins jusqu’à l’automne, laisser se dérouler sans risque d’encombre les festivals de l’été. Cette solution était loin de régler le problème au fond, mais elle pouvait en tout cas donner un peu d’air.
C’était sans compter sans l’intransigeance du Medef (et aussi de la CFDT) qui a vite fait savoir que, quel que soit l’apport de l’Etat, la réforme des annexes 8 et 10 ne serait en aucun cas renégociée. A l’issue de réunions interministérielles quotidiennes, avec le ministre des Affaires sociales, Jean-Louis Borloo ; avec le ministre de la Culture et, sans doute, le cabinet de Nicolas Sarkozy, Raffarin semble s’être résigné à avaler la couleuvre tendue par le Medef. Ce faisant, il oblige le non-magicien Donnedieu de Vabres à jouer au contorsionniste, un rôle de composition dans lequel Jean-Jacques Aillagon s’est, déjà, assez piètrement illustré. Les « mesures d’urgence » que le nouveau ministre de la Culture devait annoncer, ce mercredi 5 mai, risquent fort, à leur tour, de faire long feu ! Mais d’abord, à quelle urgence s’agit-il de répondre ? Celle de la situation des intermittents fragilisés ou déjà exclus par l’entrée en vigueur de la réforme ? Nenni. A en croire Les Echos (4 mai 2004), il s’agit de « calmer le jeu avant l’ouverture du Festival de Cannes » et d’assurer « le bon déroulement des festivals d’été ». Et que propose RDDV pour atteindre ces ambitieux objectifs ? La « création d’un fonds national pour la culture », qui serait financé par l’Etat, les collectivités locales et les entreprises du secteur. C’est bien gentil, mais le rapport de la mission Latarjet, qui devrait être rendu public dans les tout prochains jours, établit que l’Etat ne finance plus aujourd’hui la création artistique qu’à hauteur de 18 % (contre 72% pour les collectivités territoriales) ! Mais il y a plus grave. Les syndicats et coordinations d’intermittents pourraient accepter l’hypothèse d’une telle caisse complémentaire qui ne dit pas son nom à la condition expresse d’une réouverture des négociations entre partenaires sociaux. Or, comme nous l’avons indiqué plus haut, le Medef oppose un « niet » catégorique à une telle éventualité. Ce mercredi, Le Canard enchaîné nous apprend comment l’organisation patronale a fait la charge de l’Elysée pour que Borloo ne puisse annoncer une légère hausse des cotisations patronales afin d’assainir les comptes de l’Unedic. Selon le président de la CGC, Jean-Luc Cazettes, « Le Medef nous prouve une fois de plus qu’à ses yeux les partenaires sociaux sont utiles pour faire avaler de mauvaises nouvelles aux salariés et aux chômeurs. Mais dès qu’il faudrait faire payer les entreprises, il se tourne vers l’Etat. On est en train de tuer le paritarisme. » Bien vu.
Mais le plus étonnant est l’empressement avec lequel Chirac et Raffarin cèdent aux exigences du Medef ! Il faudrait sans doute rebaptiser l’UMP : Union pour le Medef au Pouvoir… De fait, le Medef n’est pas au pouvoir, mais il « tient » le pouvoir. Je me suis longuement expliqué sur ce sujet dans Crise de la représentation (fable de politique-fiction) (publié par les éditions L’Entretemps en septembre 2003). Je n’y reviendrai donc que pour suggérer au Premier ministre la seule solution qui lui permette de s’en sortir : dissoudre le Medef.
C’est simple : le Mouvement des Entreprises de France est une organisation factieuse et non-représentative (1% du patronat français), et dont les structures internes ne correspondent à aucune exigence démocratique élémentaire (1). Sa prédominance au sein des partenaires sociaux est tout à fait injustifiée. Mais il y a plus grave : le Medef est coupable de fabrication et de diffusion de fausses nouvelles destinées à tromper l’opinion publique et la représentation nationale (chiffres délibérément tronqués de l’Unedic). Et sur ces bases, le Medef est coupable de chantage exercé sur les plus hautes instances de l’Etat (comme il n’y a pas si longtemps, un certain groupe AZF). Cela suffit à qualifier une organisation séditieuse, voire terroriste. Le gouvernement devrait donc être logiquement conduit à prononcer la dissolution et l’interdiction du Mouvement des Entreprises de France, et à mettre en prison son président, Ernest-Antoine Seillière.
Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin ne le feront évidemment pas. A relire plusieurs de ses déclarations, on peut aisément comprendre que le président de la République s’est secrètement engagé à mettre en œuvre le projet de refondation sociale qui est le socle idéologique du Medef et de la droite ultra-libérale d’où est issu Jean-Pierre Raffarin. De ce point de vue, l’histoire des « recalculés » et le conflit des intermittents arrangent énormément le Medef et ses alliés. Car le Medef souhaite bel et bien qu’explose l’Unedic, et que l’on en finisse une fois pour toutes avec l’assurance-chômage. Pour reprendre l’étonnante formule du ministre Renaud Dutreil (dans une récente tribune publiée par Le Monde, il s’agit de mettre fin à l’Etat—Providence issu de la Résistance pour lui substituer l’Etat-Prévoyance (géré par des caisses privées). Il n’y aurait plus dès lors de traitement social du chômage, mais une traite des chômeurs (comme il en fut jadis des esclaves), dont la régulation serait décentralisée et assurée par les collectivités territoriales : c’est l’esprit même du Revenu minimum d’activité (RMA). A quoi bon, en effet, pour une entreprise, s’évertuer à délocaliser des emplois en Pologne (exemple récent : l’usine Altadis) alors même que la Pologne vient d’intégrer l’Union européenne et que dans quelques années, les salaires en Pologne seront comparables à ce qu’ils sont en Europe de l’Ouest ? La seule solution pour les esclavagistes des temps modernes : parvenir à délocaliser l’emploi… sur place ! Ce qui n’est possible qu’à la condition de casser, ici, le code du travail, et de fissurer le socle des valeurs républicaines et démocratiques. Le Medef est, en l’occurrence, un parti totalitaire beaucoup plus dangereux que le Front national.

(1)– Ainsi que je l’écrivais dans Crise de la représentation :
Comment sont choisis les dirigeants du Medef? Un adhérent de l'organisation patronale, qui tient à garder l'anonymat, raconte : « En théorie, le vote revient à une assemblée générale de plus de 500 personnes, qui représentent les instances régionales et professionnelles. Dans la réalité, la décision se joue au sein d'un petit groupe de caciques patronaux. »

Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2004-05-07

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
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Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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