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Un narcissisme mutant


Les morts pudiques, au Centre national de la danse à Pantin.



A l'occasion de la présentation des Morts pudiques de Rachid Ouramdane, Mouvement évoque le chorégraphe à travers La mort et le jeune homme, sa pièce la plus aboutie.


Déjouer la mort. Créer.
En ramenant sur le plateau ce lieu commun ontologique, Rachid Ouramdane courait au devant de nombreux risques. Celui de la grandiloquence des positionnements philosophiques. Celui du pathos rattaché au genre du solo. Et jusqu'au déclenchement des effets de référence aux chefs-d'œuvre mythiques de l'histoire de la danse, via le titre de sa pièce, La mort et le jeune homme.
Mais il est encore un autre cloisonnement que Rachid Ouramdane parvient à transgresser avec cette nouvelle création : c'est celui qui jusqu'à ce jour l'a enfermé sous l'étiquette de chorégraphe en nouvelles technologies. Ainsi toutes ses pièces s'ingéniaient-elles à révéler en quoi les flux communicationnels, bien plus qu'ils ne la reflètent, produisent notre réalité. Au demeurant, la démonstration était souvent brillante.
A présent, La mort et le jeune homme dépasse ce stade (de la démonstration). Son écriture est issue d'un procédé technologique fort simple : une navigation Internet lancée en entrant les mots de « mort » et de « jeune homme ». Soit le déclenchement d'un processus d'aléas, de ruptures, d'égarements, d'indifférenciations et de ramifications. Lequel renvoie l'artiste à son rôle intangible : la fabrication de masques.
Sur le plateau, trois écrans en assurent le relais. Ce dispositif le dispute en évidente sobriété, avec une tuyauterie grossière de conduits en plastique transparent véhiculant imperturbablement des fluides. Son écheveau ne s'ordonne qu'au centre du plateau, au lieu de la performance, de la bataille d'un être, à l'image de l'encoignure d'un ring. A un moment ces fluides prennent distinctement trois couleurs : bleu, blanc et rouge.
Nous y voilà.
Ca n'est pas sans stupéfaction embarrassée qu'on avait pressenti que l'autoportrait de Rachid Ouramdane aborderait franchement la question de la double identité. Lui aussi, qu'on aimait tant fantasmer en modèle d'assimilé parfait, dans sa case d'artiste sophistiqué des nouvelles tendances. Lui aussi a à nous parler d'une certaine origine maghrébine, et d'un certain rapport à la République...
Dans un tableau saisissant, il se ceint d'un jeu de poches de transfusion. Il y injecte un colorant. Il fictionnalise le sang. Ainsi harnaché, il se compose des figures instantanées de militant au poing levé, de Monsieur Muscle rutilant, de prostituée se dandinant, de drogué du portable, de danseuse évanescente, ou de christ médiatique. Images, images, images.
Identité. Non pas double. Mais phénomène multiple. En circulations.
Ainsi, par un vertige maîtrisé, qui tout entier fait danse, La mort et le jeune homme diffracte des strates de mémoire, des pertes et des fuites. La pièce met en flottement des associations, des analogies. Elle branche. Elle dérive. Scintille doucement ; heurte ; s'accroche. Rachid Ouramdane y assume l'identité qui nous intéresse : celle d'artiste. Disons post-moderne. Il l'assume jusqu'au bord du narcissisme, dans la logique exploratoire de l'hyperindividualisation. Mais alors ce narcissisme est mutant. Il est celui des images composées, des traits détournés. Du doute. Des saillies et des béances. Avec éclats ou brisures.
Avec la mort.
Jeu de masques. Noir ou blanc. De l'avant ; ou à rebours. Maquillages de La Bourette, plus vrais que jamais.
Jeu d'enfance, gracieux, glaçant, où l'artiste insuffle le mouvement à l'icône momie de lui-même, reproduction de l'anonyme, noir et casqué, revenue d'un précédent solo tout ramassé (Skull*Cult, chorégraphie de Christian Rizzo).
Et au fait : la danse ? Elle aussi rendue par passages en ce monde, par incises et traversées, incroyablement élégante et bruissante. Rare d'être rare.
Ainsi, dans La mort et le jeune homme, Rachid Ouramdane dépouille le genre du solo de son illusoire fonction de condensé d'un mieux-disant d'identité. Subvertit tout hommage au répertoire chorégraphique en le laissant aux gestionnaires de droits. Balaie l'illusion technologique d'un revers de complexité identitaire. Renvoie cette dernière à l'instabilité de la fragmentation qui fait écriture. Cela avant d'abandonner le plateau aux éclairages tournoyants d'Yves Godin, jamais là où on les attend. Lieu d'une fiction toujours à reconstruire.

>Les morts pudiques de Rachid Ouramdane, Association Fin Novembre, du 6 au 8 décembre au Centre national de la danse à Pantin, www.cnd.fr.
>Autour du jeune homme et la mort conférence de Nathalie Lecomte le 9 décembre au Centre national de la danse



Gérard MAYEN,
Publié le 2004-05-11

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : technologie, création, mort,
Artiste(s) : Rachid OURAMDANE (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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