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Sous l'astre noir du désir infini


Le Satyricon, d'après Pétrone



Le Satyricon est l'un des rares romans rescapé de la tradition littéraire de l'Antiquité, tant l'histoire intellectuelle dédaigna cette pensée dédiée aux singularités. Dans son adaptation, Didier Carette réactive le tourment de vieux personnages passionnés par la beauté.


Sous l'astre noir du désir infini, fut écrit un roman satirique par un mystérieux Pétrone, au Ier siècle après J.-C. Didier Carette, habitué à adapter des romans (Le Maître et Marguerite, ou Le Cas Woyseck, par exemple) avec le Groupe Ex-Abrupto, remonte aux bas-fond de l'empire romain, à l'origine d'une décadence de la culture. De ce roman chaotique, il raboute les débris, en revigore les fantômes, tous déclassés, et les vieillit, sauf Giton, l'archange qui leur « ensorcelle l'âme et les affole sexuellement » écrit-il. Ces vieilles tantes se recroisent dans une zone napolitaine et viennent réchauffer une dernière fois leurs sens exsangues ou corrompus. Trimalchion (Laurent Perez) va en fauteuil roulant, spectre dont les lunettes de soleil craignent les rêves d'amour et dont les tétons pansés ou les diverses brûlures de cigarettes, avouent la rage, à ne bander que mortifié. Ascyltos (Olivier Jeannelle) l'érotomane, bouffonne devant l'effroi de la mort, à demi-fou d'avoir perdu toute illusion, et Encolpe, le narrateur (Georges Gaillard), émacié, débarque avec sa mélancolie et une valise de livres, bouclé dans son imper, le regard ombré d'un petit feutre. Seul le poète Eumolpus s'est résigné à voir dans l'objet commun de leurs désirs une petite frappe et en a tiré une philosophie des vertiges du jeu (théâtral) et de l'abstinence. La langue érudite, comme possédée, couche avec celle de la rue, s'épuise à faire la grimace, parfois via un micro, dans un climat saturé de rumeurs musicales allant des chansons du cabaret napolitain aux hits techno parfumé de raï, en passant par des airs romantiques de films ou le bourdon d'un essaim de mouches.
Le metteur en scène tenaille cet univers, entre d'un côté une culture prostoïcienne qui déprime les désirs, et, de l'autre, leur piège morbide où l'amour joue l'appeau. L'érotisme ne promet des merveilles que pour ramener à la mort, au matriciel, au théâtre, sur des lisières urbaines dont les bandes blanches signalent un terrain de sport, auprès de palissades en résine d'où surgissent les trois Erinyes. Ce trio de sorcières gothiques, caricatures de mères dépoitraillées, pissent, mâchent goulûment des hot-dog grivois, enveniment de leurs sarcasmes les plaies de ces pantins qui aiment un giton. Les scènes enchaînent les stations d'un chemin de croix pour Encolpe, de l'entartage au meurtre pasolinien. Au bord du Styx, les livres ne lui sont plus rien, comparés au souvenir des jouissances exacerbées par la foi amoureuse. Il les jette, il répudie ces « magiciens de papier » qui ont promis les prodiges de L'Enéide et accouché d'une passion despotique pour un profane. Une dernière fois, il espère dans les bras de l'adorable ordure. Le vénusien garçon, dans sa haine de la culture, s'inclut dans un « nous les oubliés » qui fait signe aux banlieues actuelles d'Europe. Giton, plein de morgue, instrumentalise ses yeux de velours où miroite l'hypothèse d'un accord parfait, et se venge par la vénalité et l'abjection. Plongée dans les ténèbres est cette mise en scène qui excite le sempiternel combat de l'inférieur et du supérieur, qui chaque fois, glorifie le mystère envoûtant des beautés singulières. Cet éclairage exhume du tréfonds de l'Histoire un vieux chancre mélancolique en l'espèce du remords de la chair, qui, bien qu'enfoui, ne cesse de tourmenter.

Le Satyricon, d'après Pétrone, mise en scène Didier Carette. Au théâtre de la Tempête, La Cartoucherie, Vincennes, du 20 avril au 23 mai 2004. Tél. 01 43 28 36 36.


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-05-11

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : adaptation, érotisme, roman,
Artiste(s) : Didier CARETTE (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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