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Hyperréalisme onirique
Nouvelles du Plateau S, de Oriza Hirata
Oriza Hirata est un auteur doué de la scène japonaise, dont Tokyo Notes fut monté en 2002 avec Frédéric Fisbach. Sa rencontre de Laurent Gutmann a donné lieu à cette mise en scène de Nouvelles du Plateau S au théâtre de la Cité internationale.
Inspirée de la Montagne magique de Thomas Mann, Nouvelles du Plateau S d'Oriza Hirata, se localise dans une clinique. Cet auteur d'un naturalisme parodique, dont on a pu voir Tokyo Notes en 2002, affirme « transcrire la réalité avec 5 cm d'écart ». Il déplace les personnages pour les confronter à une maladie innommée et mortelle. Avec le metteur en scène Laurent Gutmann, il donne corps à une réalité différente, et à travers elle, aux acteurs. L'alignement, au-dessus du cadre de scène, de leurs photos d'identité sous-titrées du nom de leur personnage, insinue un vertige identitaire. Ce dépaysement psychique se double du relief que prend la francité de la distribution sur la couleur locale : du texte (Tokyo, la montagne aux fleurs rares, le non-dit sur la maladie asymptomatique, les protocoles de politesse, les conversations en forme de haïkus ironiques) et des costumes allusifs au goût japonais pour la mode.
L'étrangeté radicale et inquiétante de la vie du Plateau corrode le rapport à la réalité, et le jeu de mot en français avec un plateau de théâtre est argüé par Laurent Gutmann : il devient le nom d'un a-lieu dont la neutralité cerne la dénaturation commune. Face à l'innommable, malades ou visiteurs régressent (avec des occupations de nourisson : manger et dormir, rire du dégoûtant ? des cartes téléphoniques qu'il faut mouiller de salive, d'un jus d'orange renversé dont le maladroit jubile : « C'est du pipi ! »), demeurent empruntés (un malade ajuste une cravate dérisoire pour recevoir sa fiancée), dissimulateurs (celle-ci n'arrive pas à annoncer qu'elle se marie), frivoles (tels ces invités prêts à une partie de tennis). La lumière invariable de néons blancs découpe de petites ombres dures. Des vibrations de climatiseur s'intensifient quand la mort rôde de plus près. Un goutte-à-goutte, parfois, fait consister la fuite du temps. Le temps devient suspens, attente inavouable que trompent des cancans badins sur la santé. Cette aboulie anxieuse donne lieu à l'enfoncement : la scénographie encastre le hall d'une blancheur rutilante dans un plan étagé, noir, accessible par des échelles. Le sanatorium devient un paquebot dans la mer désorientée de l'existence. La visiteuse et ex-amante d'un peintre (joués respectivement Nathalie Kousnetzoff et Jean-Marc Eder) lui parle de croisières sur catalogue pour lui donner envie de « s'en sortir ». L'artiste la dédaigne, puis demande plus tard à la patiente qui l'accompagne souvent chercher des fleurs aux couleurs noire et rouge de la passion, si elle voudrait, mais la diaphane sirène aussi vide que mystérieusen réduite au fluide qui émane d'elle n'en pense rien (Maud Le Grévellec). Mélancolie est le nom secret de cette maladie rampante que le médecin (Daniel Laloux) plus occupé de jardinage que de thérapeutique, observe avec goguenardise. Dans cette pièce sans queue ni tête, la signification d'un titre de roman d'amour à l'occidentale daté du Meiji, tracasse les esprits : Le Vent se lève, il faut tenter de vivre. Les passages en trombe d'un frère et d'une sœur incestueux, comme échappés d'un roman de Mishima, lui donnent un écho grotesque. Trace d'un désir passionnel, le désir de sens perturbe les personnages. Chacun est surpris qu'on s'adresse à lui, pousse des interjections (ah, bon, hum), comme absent et interrompu dans une recherche inconsistante que l'effroi effare. Seul le maladroit (Jean-Baptiste Verquin) subvertit le raidissement, quand, assis dos au public, il se met à jouer au mort, à injecter du jeu. Nouvelles du Plateau S réunit avant tout des acteurs, seize ? la plupart de la troupe du T.N.S. A la faveur de personnages a-subjectifs, chacun expose sa singularité, son corps comme sens, ses entrées et sorties, ses regards et sa voix où veille l'espièglerie d'une instance janusienne.
Nouvelles du Plateau S, d'Oriza Hirata, ms Laurent Gutmann. Du 4 au 22 mai 2004, au Théâtre de la Cité Internationale. Tel. 01 43 13 50 50
www.theatredelacite.ciup.fr
Jeudi 13 mai, rencontre à l'issue de la représentation, avec Oriza Hirata, Laurent Gutmann, et les comédiens.
Samedi 15 mai à 15h à l'Espace culturel Bertin Poirée Tenri (1er) et à 19h à l'Espace Japon (11e) : lecture des Rois de l'Aventure, d'Oriza Hirata et rencontre avec l'auteur.
Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-05-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : quotidien, Japon,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Oriza HIRATA (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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