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Double danse
Lehmen dératé, Fabre et femme
La scène nationale d'Annecy sait la science des soirées multiples, où plusieurs spectacles se répondent au programme. Ainsi Double danse, présenté la semaine passée : une première partie avec le jeune chorégraphe allemand Thomas Lehmen, et une seconde avec le flamand Jan Fabre.
Thomas Lehmen présentait distanzlos, sans distance. Gringalet bientôt dératé, jogging sur carré blanc, éclairage standard, une table au lointain, quelques micros, deux chaises, quasi une salle de répétition si ce n'était le solennel du grand plateau. M. Lehmen ne sait pas quoi faire, mais a eu beaucoup d'idées pendant sa création. Il les a notées et souhaite les partager ; d'énumérations de titres en courts récits, de déceptions en tentatives, parler de soi, traiter du monde, ne rien faire, se sentir concerné, les gestes s'esquissent, mi-essai mi-autre-chose, dératé pince-sans-rire accumulant les idées plus ou moins convaincantes-convaincues, un espace se bâtit, un temps est rythmé, un vocabulaire chorégraphique se dessine dans la physionomie du bonhomme, et ce n'est pas une danse, une représentation, mais sensiblement, quelque chose de ce gars-là, en face, qui bouge, blague, paresse, manque de tout pour bien faire (d'argent, de temps) / manque de rien, veux-ne veux pas faire rire, rien de tout cela et bien autre chose, gigote, danse. Un échange a lieu, une rétention de l'espace commun étonnamment pragmatique, simple, efficace, dévoilée, à ne pas s'y attendre ; dans la salle on le suit, mi-déçu mi-attaché, bientôt à l'écoute, avec lui comme en balade ; on se perd dans les pages de la traduction de ses histoires ; un dialogue, chose rare, s'immisce entre scène et salle. Lehmen bouge d'un coup, vire à l'ironie, mime une auto-interview, avale un micro, explique la minute du public augmentant d'intensité (main gauche) et de volume (main droite) la phrase « what do the fuck he's doing », demande que l'on participe en proposant des danses à faire, s'énerve, se calme aussitôt. Fait la mouette, se pose, range des accessoires inutiles, se déçoit, s'ennuie, c'est toute la danse contemporaine qui passe en revue dans les travaux avortés de Lehmen. Prompt dans le geste, alerte dans l'esprit, nonchalant dans la pratique. On l'écoute, on écoute sa danse comme les enfants le conte, détendus, distraits, présents. Finira-t-il par un récit, d'enfance justement, histoire de mineurs que l'on cru morts après un coup de grisou, que l'on sauva par la sagesse d'un gars du coin et d'un preneur de son de la radio locale, et on l'écoute tout à fait, tout ouvert à l'émotion s'il le voulait. Mais non, le dernier mineur qui sortira sera trop fier pour qu'on l'emmène en ambulance, il n'aura pas tenu 10 jours dans la mine pour être ensuite assisté, et il rentrera à pied, et Lehmen fait trois pas les plus bêtes du monde et c'est un monde qui pourrait se dresser. Mais non, nous sommes entre nous, pas à la parade, une petite entourloupe pour la forme, il nous quitte, rien d'anormal, tout va bien, c'était une performance, beau temps, beau rythme, énergie simple et franche.
Rien ne peut résumer la performance de Lehmen pourtant, ce serait le contredire. Cette danse allemande explore un terrain vierge jusqu'à peu, et qui se peuple rapidement. Celui des gestes qui ne sont plus narratifs, fascinants, beaux, qui ne viennent plus après le désastre, qui ne s'idéalisent plus ni dans la supermarionnette ni dans le genre (comique, type social, caractériel etc), mais devant le présent, une danse qui s'écoute plus qu'elle se lit ou de regarde, qui se partage par l'écoute.
Suivait Quando l'uomo principale è una donna de Jan Fabre (cf hebdo de la semaine passée), allégorie de la femme en terre d'homme, musclée et ironique, empressée, séductrice et détachée en même temps. Lisbeth Grumez, aussi agile et belle que coquine, tourne dans les gouttes d'huile. Si les concepts lehmeniens avaient marqué par leur pragmatisme, les gestes chorégraphiques de Jan Fabre venaient s'opposer et proposer leur douceur mêlant étonnamment érotisme et ironie. Le spectateur était pris entre deux feux. L'esprit dansait de l'un à l'autre, bien décidé à rallier les contraires (comme Lehmen entre lui et sa danse, comme Lisbeth Grumez entre homme et femme).
Eric VAUTRIN,
Publié le 2004-05-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : rythme, femme, proximité,
Artiste(s) : Eric VAUTRIN (rédacteur), Thomas LEHMEN (chorégraphe-interprète), Jan FABRE (chorégraphe-interprète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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