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Intermittents : rebondissements de façade
Grandes manœuvres et petites manigances avant le festival de Cannes
Exclusif. La conversation entre Jean-Pierre Raffarin et Ernest-Antoine Seillière qui a scellé le semblant d'ouverture dans le conflit des intermittents.
Après avoir stagné pendant de longs mois (en tout cas au niveau du gouvernement, car les coordinations d'intermittents ont fait preuve, pendant tout ce temps, d'une remarquable ténacité), le dossier des intermittents connaît ces dernières semaines de multiples et brusques rebondissements.
Une fois retiré le soldat Aillagon après le flop des élections régionales, Raffarin a envoyé au front le très serviable Donnedieu de Vabres. Pour dépêtrer le gouvernement d'un inextricable conflit, celui-ci a repris contact avec les trublions. Rencontrant les représentants de la coordination nationale des intermittents, à Avignon le 27 avril dernier, le nouveau ministre de la Culture a montré patte blanche. Il indiquait notamment : « Pour tout vous dire, j'ai téléphoné au vice-président du Conseil d'Etat pour savoir s'il m'était possible de retirer juridiquement l'agrément. La question n'est pas encore élucidée. Je vous confirme une réponse fin avril début mai. » Sur les autres revendications des intermittents (expertise indépendante des chiffrages de l'Unedic, ré-ouverture rapide de nouvelles négociations), Renaud Donnedieu de Vabres semblait donner des gages. Quelques jours plus tard, plus aucune nouvelle d'un éventuel retrait juridique de l'agrément. En revanche, Donnedieu de Vabres indiquait en privé qu'il laisserait une ultime chance aux partenaires sociaux mais que faute d'une décision prise dans un bref délai de ré-ouverture des négociations, le gouvernement agirait par décret. Bref, à quelques heures de sa conférence de presse du mercredi 5 mai, les intermittents attendaient avec un début de confiance retrouvée des annonces significatives. Il n'en fut rien.
Que s'est-il passé ? Malgré la défection de deux syndicats signataires de l'accord du 26 juin (la CGC et la CFTC, qui ont publiquement déclaré vouloir retirer leur signature et/ou retourner à la table de négociation), malgré l'appel solennel adressé par le Comité de suivi à l'Assemblée nationale (qui regroupe des parlementaires de tous bords, et dont le porte-parole est le député UMP de Versailles, Etienne Pinte), Jean-Pierre Raffarin a désavoué son ministre de la Culture , vraisemblablement sur ordre express de Jacques Chirac en personne, harcelé par Ernest-Antoine Seillière, le président du Medef. Lors de son allocution télévisée du jeudi 6 mai, le Premier ministre s'est donc contenté d'une vague invitation au dialogue, tout en affirmant que la modification du régime d'intermittence était une bonne réforme !
Dès le 5 mai, Donnedieu de Vabres n'était pas dupe de la maigreur des mesures qu'il annonçait. Il savait pertinemment que ces faibles annonces ne feraient pas retomber la pression à l'approche du festival de Cannes. Mais sa marge de manœuvre semblait des plus étriquées dès lors que Raffarin le mettait dans une position similaire à celle qu'avait connue Aillagon et que, cerise sur le gâteau, le Medef répétait à satiété et sur tous les tons, par les voix d'Ernest-Antoine Seillière et de Denis Gauthier-Sauvagnac, président de l'Unedic, qu'il n'y aurait en aucun cas ouverture de nouvelles négociations.
Ce mardi 11 mai, encore, Seillière le répétait encore à la radio. Et puis nouveau rebondissement, quelques heures plus tard, l'Unedic se déclarait soudain « disponible» pour discuter «avec les pouvoirs publics» du régime d'assurance-chômage des intermittents, et pour enfin « considérer que le congé de maternité des intermittentes soit assimilable à du travail effectif » donnant droit à indemnisation. L'après-midi même, à l'Assemblée nationale, le ministre de la Culture annonçait triomphalement, en réponse à une question du député UDF Pierre-Christophe Baguet : « Le Gouvernement est prêt au dialogue, mais il n'est pas disposé à laisser s'installer une situation de blocage. Au reste, je viens d'apprendre que l'Unedic s'engageait dans une stratégie de sortie de crise conforme aux attentes du Premier ministre... et je m'en réjouis car nul n'a intérêt à ce que le pays rompe avec ses créateurs. A la veille d'un événement culturel majeur, l'esprit de responsabilité doit prévaloir. » Y avait-il vraiment lieu de pavoiser ? Pas vraiment. Dans sa déclaration au nom de l'Unedic, Gautier-Sauvagnac ne donne aucune date quant à d'éventuelles discussions, ni leur champ, pas plus qu'il ne parle d'une quelconque concertation ou renégociation entre les partenaires sociaux. Mais l'essentiel n'est-il pas de communiquer ? En d'autres termes, tenter de faire croire, à la veille de l'ouverture du festival de Cannes, qu'une sortie de crise se profile ; et accessoirement faire porter aux intermittents la responsabilité d'éventuels affrontements ou violences pendant le festival (où ont été massés un millier de policiers supplémentaires). Les plus optimistes voudront tout de même croire à un début d'ouverture de la part du gouvernement et du Medef.
Pour en avoir le cœur net, nous avons pu, grâce à un système d'écoutes sophistiqué, capter la discussion téléphonique qui a réuni ce mardi 11 mai en fin de matinée, le Premier Ministre et Ernest-Antoine Seillière. Voici le script de cette conversation :
11 h 45. Jean-Pierre Raffarin appelle Ernest-Antoine Seillière
JPR : Allo, Ernest ?
EAS : Oui, qu'est-ce qui se passe encore ?
JPR : Les intermittents, putain, faut sortir de là !
EAS : Fais vite, j'ai un déjeuner dans 10 minutes.
JPR : Mais enfin, c'est brûlant...
EAS : Quoi ! Allez, tu as vu pire avec la canicule.
JPR : Arrête ton char.
EAS : Tu as tenu sur les retraites. C'est pas une poignée de gauchistes qui vont te faire reculer aujourd'hui ?
JPR : Ils sont vachement bien organisés. Je viens de recevoir le dernier rapport des RG, c'est effrayant...
EAS : Dominique [de Villepin-NdR] a bien prévu des bleus, non ?
JPR : Bien sûr, mais si on castagne, les réalisateurs vont se solidariser. C'est la cata.
EAS : Ecoute, il est pas question de renégocier. On a mis des années pour en arriver là. On a d'abord isolé les annexes 8 et 10, ensuite on a fabriqué un méga déficit auquel tous les connards de journalistes ont cru. Et enfin on a phagocyté un truc génial avec Jalmain [ex-président de l'Unedic pour la CFDT-NdR] ; dans deux ans, le déficit aura doublé, et là on se débarrasse de ces putain d'annexes 8 et 10.
JPR : On est d'accord, je sais tout ça. Mais là, Cannes va péter.
EAS : Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ?
JPR : Faut trouver un effet d'annonce.
EAS : Lequel ?
JPR : Fais un geste sur les femmes enceintes...
EAS : Pourquoi, Dominique [Ambiel, ex-conseiller en communication de Raffarin] a engrossé la petite Roumaine ?
JPR : Arrête tes conneries, c'est grave !
EAS : Attends, mon déjeuner est arrivé ! Bon, j'appelle Denis [Gautier-Sauvagnac, NdR] pour qu'il annonce un truc sur les femmes enceintes.
JPR : Bon. C'est pas tout.
EAS : Quoi ?
JPR : ça suffit pas, je veux dire.
EAS : Tu veux quand même pas qu'on baisse notre froc ?
JPR : Ecoute, c'est pas parce que ton père s'est mis à la colle avec un danseur du Lido que tu vas en vouloir toute ta vie aux artistes. On a aussi besoin d'eux.
EAS : Ils nous emmerdent, point barre.
JPR : Tu joues à quoi ? Si je saute après les Européennes, qui va te la faire, la réforme de la sécu ?
EAS : On se rabattra sur Nicolas [Sarkozy, NdR]
JPR : A condition que ce soit lui. Imagine que Papa [sous ce vocable, Jean-Pierre Raffarin désigne apparemment Jacques Chirac] fasse venir le perché [sous ce vocable, Jean-Pierre Raffarin désigne vraisemblablement Jean-Louis Debré].
EAS : De toute façon, c'est le Grand [sous ce vocable, Ernest-Antoine Seillière désigne apparemment Jacques Chirac] qui donne les ordres, non ? Bon, dépêchons-nous, tu veux quoi ?
JPR : Un truc qui dise que l'Unedic est prête au dialogue. N'importe quelle connerie du genre.
EAS : Si tu veux, mais je ne donne pas de date, rien.
JPR : Fais au mieux. L'essentiel est de tenir quelques jours.
EAS : Et après, tu fais quoi ?
JPR : Après, on verra...
On entend alors la voix d'Ernest-Antoine Seillière, vraisemblablement à sa secrétaire : « Dites que j'arrive »
EAS : On fait comme on a dit, mais très franchement, j'ai déjà assez perdu de temps avec ces conneries.
JPR : Bon, je te revaudrai ça. Salut...
(NB- La conversation ici reproduite entre Jean-Pierre Raffarin et Ernest-Antoine Seillière est naturellement une pure invention. Mais il arrive parfois que la réalité dépasse la fiction).
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2004-05-12
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
Thème(s) : politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : réforme, intermittence, festival de Cannes,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Renaud DONNEDIEU DE VABRES (ministre de la culture), Jean-Pierre RAFFARIN (ministre),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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