Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
«Did you ever see piedmontese hills?»
Entretien avec Célia Houdart
Célia Houdart revisite le journal de Cesare Pavese, s'attachant à restituer la chaleur de son écriture dans une forme globale et non narrative.
Vous avez travaillé par étapes sur des modules qui s'inscrivent dans une progression très cohérente. Cette fragmentation est-elle causée par des nécessités de production?
Célia Houdart: Les logiques de production du théâtre sont à revoir. Avec le Labo, nous essayons de donner une chance à des projets d'une autre nature. C'est de cette manière que j'ai disposé d'un temps d'élaboration beaucoup trop rare. La production de nouvelles formes doit passer en amont par une réflexion sur les modes de travail.
Au tout début, à Kerguéhennec, j'ai travaillé avec deux des interprètes actuels sur le dernier roman de Cesare Pavese. J'ai à ce moment mis en chantier une régression sur des motifs sauvages et primitifs: il y avait des manipulations de plantes, des d'oeufs gobés. . . J'avais besoin de passer du temps au contact de cette écriture, de prendre le temps nécessaire pour élaborer un langage.
J'ai ensuite mené un travail de performance en Italie. Des textes ont été déposés dans la commune de Brancaleone, là où Pavese avait écrit les premières lignes de son journal. J'ai demandé aux gens de lire les textes dans le paysage qu'ils jugeaient idéal. J'ai filmé ces gens et cela a débouché sur un objet autonome, un film qui a sa vie propre et qui est montré dans les circuits du cinéma expérimental.
Notre environnement exerce une influence déterminante. On n'écrit pas n'importe quoi n'importe où; on est agi par le lieu où l'on est et cette influence dépasse largement du cadre de travail. C'est à Lisbonne que nous avons commencé à travailler sur «Did you ever see piedmontese hills?», j'avais besoin d'être un metteur en scène en mouvement, de déplacer mon travail dans des lieux différents: partir trois mois pour faire le grand écart entre le nord et le sud de l'Italie, partir un an plus tard pour passer un mois à Lisbonne. . .
Etait-ce important de traverser des lieux habités par des langues différentes?
Pavese était traducteur de l'américain, son journal est dès l'origine un lieu polyglotte. Le titre «Did you ever see piedmontese hills?» est extrait du «Métier de vivre», c'est un brouillon de lettre à Hemingway: «N'as-tu jamais vu les collines du Piémont? Elles sont jaunes, parfois vertes, tu les aimerais beaucoup.» Il y a dans ce journal des fragments de texte en latin, on retrouve toutes les langues qui ont traversé la sensibilité de Pavese au moment où il a écrit.
J'aime l'idée de travailler des textes dans une langue qu'on ne maîtrise pas. Les sons entendus au Portugal ont agi sur l'attention que les interprètes portaient aux sonorités. Au cours de mon prochain projet, je veux travailler sur des textes de Musil et Wittgenstein, alors que mes interprètes ne sont pas germanistes. Je leur demanderai de connaître les sons de cette langue, de manière à ce qu'ils déchiffrent le texte comme une partition musicale ou sonore.
Votre travail repose-t-il sur une déperdition de sens?
Il est impossible de tout saisir ou comprendre puisqu'il y a sur le plateau une répartition des lieux d'émission du sens. Les choses sont très éclatées. Il arrive qu'elles soient resserrées mais cela n'est alors que très fugitif. Il y a par exemple dans le spectacle ce moment du cri qui marque la coïncidence entre un appel, une posture et un son. Tout se resserre comme un spasme alors qu'avant et après, les choses sont éclatées. C'est un moment de super théâtralité qui ne dure que deux secondes. Le théâtre devient alors une chose exceptionnelle, à peine perceptible. Cette amplification qui a cours au théâtre (amplitude du geste, voix portée et adresse) n'est plus tenable, est comme une sorte de monstruosité. Elle ne peut être que fugitive parce qu'elle ne peut pas coïncider avec le temps entier de la représentation. J'ai besoin que les choses soient plus diffuses.
Sylvain PRUNENEC,
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : danse, performance, théâtre,
Mot(s) Important(s) : lieu, langue, polysémie, son, voyage,
Artiste(s) : Célia HOUDART (metteur en scène), Sylvain PRUNENEC (rédacteur), Cesare PAVESE (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :