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Une croyance en danse
D'après J.-C., d'Hermann Diephuis
Le beau ne réside que dans la projection mentale qu'on en a. Démonstration pertinente et impertinente, par Hermann Diephuis revisitant en gestes la peinture de la Renaissance
En créant D'après J.-C., sa première « vraie » pièce (1)dans le cadre professionnellement pressant des Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis, Herman Diephuis prenait un risque stratégique. N'annonçait-il pas, d'emblée, vouloir se positionner dans le « débat » miné qui se livre aujourd'hui à propos du retour supposé à un – non moins supposé – beau geste ?
Mais il prenait surtout un risque artistique, en voulant composer près d'une heure de mouvement pour deux interprètes à partir d'une observation des tableaux de la Renaissance italienne. Puisqu'on nous dit de faire du beau, retournons vers ce beau unanimement reconnu dont regorgent nos musées, suggère-t-il, un rien pince sans rire... A ceci près que les personnages représentés, le sont bien évidemment immobiles, de surcroît selon des canons que nos projections mentales modernes percevront volontiers comme « affectées ».
La démarche recèle enfin un autre risque, plus difficile à maîtriser : dans la mesure où ces tableaux ont exclusivement pour sujets de scènes religieuses, il pourrait ne pas manquer ici ou là de spectateur bien-pensant pour faire mousser le malentendu du caractère éventuellement provocateur, blasphématoire, de cette pièce.
Or, puisque malentendu il y a, il réside tout ailleurs. Et il est passionnant. C'est le malentendu mis à jour et traité de manière extrêmement pertinente par Herman Diephuis. A savoir qu'il n'y a art que là où nous sommes animés de la croyance qu'il y en a ; qu'il n'y a beau que là où nous en construisons et projetons, par un jeu très complexe d'inclinaisons et de références, les représentations auxquelles nous adhérons.
Saisir la représentation en deux dimensions du geste dans la peinture de la Renaissance, profondément anti-naturaliste quoique toute figurative, et la transférer dans les trois dimensions vivantes d'un plateau de danse, c'est déclencher un processus fou, susceptible de mettre en crise cette croyance. C'est faire démarrer une machine à produire du décalage, de l'interstice, du glissement ; et par-là notamment un certain lot d'humour.
Le procédé même du fondu-enchaîné entre des dizaines de postures originellement immobiles n'est pas sans rappeler le saccadé toujours un peu émoustillant du film muet. Mais c'est aussi souligner l'excès de la pose, l'invraisemblance du geste, l'affectation de la spiritualité, qui animent ce patrimoine pictural, et par-là le désacraliser, y compris dans sa valeur toute laïque et culturelle.
Il n'en demeure pas moins que le chorégraphe nourrit pour cette peinture une passion réelle. Il y porte un regard d'une telle qualité que loin de se laisser piéger par l'effet parfois un peu loufoque de la gestuelle produite, il décline en fait mille nuances d'interprétation qu'on gardera à l'esprit à notre prochaine observation d'un tableau de « grande peinture ». Il se produit notamment qu'une émotion très prégnante peut se répandre aussi, notamment à partir des pietas, mettant en ordre l'ambiguïté sacrée d'un contact ritualisé de la mère et de son fils mort – une sensualité de la tragédie - quand les exploits antérieurs du rejeton avaient plutôt établi entre eux une distance ironique.
Puisqu'on posait plus haut le régime de croyance qui œuvre en ces appréciations sur l'art, alors disons qu'il y a comme un miracle dans l'amalgame de liberté de ton et d'acuité de regard, que produit D'après J.-C., pièce tout aussi pertinente qu'impertinente. Elle le doit énormément à la qualité de son interprétation, par deux artistes chorégraphiques qui eux aussi réussissent un amalgame étonnant entre des qualités à priori contradictoires. Claire Haenni incarne la Vierge Marie, sur le versant d'une monumentalité physique un peu gauche, valorisant une pantomime très maîtrisée. Pâmé, crucifié, gisant, Julien Gallée-Ferré abandonne les grandes proportions de sa corporéité à un Christ éperdu de détachement inspiré.
Puisque la question d'on ne sait quelle non-danse plane derrière ce spectacle, alors il faut acclamer cet interprète comme un joyau des nouvelles tendances chorégraphiques, en ce qu'absolument rien en lui, pas une nuance du port, pas une inflexion du geste, pas un trait de virtuosité manifeste, ne trahit le « danseur ». C'est ce qui lui permet de s'engager dans un genre de représentation qui serait elle-même en état de lévitation.
D'après J.-C. a été créé les 14, 15 et 16 mai à la MC 93 de Bobigny, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis.
Gérard MAYEN,
Publié le 2004-05-19
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : religion, geste, beauté,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Herman DIEPHUIS (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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