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Plus fort que l'âge


Trois générations, de Jean-Claude Gallotta



Serait-ce vieillir, que de refuser de grandir ? Tout le dilemme de Jean-Claude Gallotta.


Touchant.
Assurément touchant le projet de Jean-Claude Gallotta, qui dans Trois générations a confié la même partition de danse à trois groupes de danseurs : les premiers encore enfants, les seconds jeunes adultes, les troisièmes d'âge déjà avancé. Touchant, le résultat final, qui offre au public le spectacle apaisant d'un genre de communauté idéale des âges mêlés. Ou des problèmes des âges gommés ? Comment ne pas se souvenir à quel point Jean-Claude Gallotta incarna en ses débuts le souffle insurrectionnel juvénile de la première génération de la danse française des années 80, sûre de dissiper en ce pays les derniers relents de vieil ordre établi ?
Mais, bref, arrêtons de poursuivre ce chorégraphe avec ce qu'il fut, ce qu'il aurait pu être et ce qu'il est.
Et observons ce qu'il fait. Très simplement, Trois générations montre trois fois successivement trente minutes de danse interprétée par trois collectifs identifiés par leur communauté générationnelle. Plutôt que d'envoyer valser les catégories, l'exposé conduit sur le plateau est donc méthodique, qui donne à observer ce qu'il en est de la permanence ou de la variation d'un même geste (tout du moins de la même intention originelle d'écriture de celui-ci) à travers divers âges de la corporéité.
On dira corporéité plutôt que corps, qui ferait plus simple, tant la réalité de l'âge corporel ne saurait relever de purs paramètres physiques (tonus, quête ou perte de moyens, fatigue, etc), mais bien d'un alliage extrêmement complexe et vivant, mêlant ces paramètres à tous ceux, notamment d'ordre imaginaire et symbolique, qui tissent l'existence individuelle et sociale. On a plutôt l'âge de ses neurones que de ses os dit la sagesse populaire, s'approchant pour une fois, et à son insu, d'une vérité des idées nouvelles en danse.
Ainsi peut-on observer Trois générations sous l'angle, non pas tant des prouesses, mais plutôt des attitudes face au geste.
A ce jeu, il n'est plus temps de s'émerveiller par principe sur on ne sait quelle naïveté, ou fraîcheur innocente, dont feraient montre les enfants de dix à quatorze ans réunis dans le groupe Grenade de Josette Baïz. L'ardeur, ils l'ont, comme pour se lancer à l'assaut des enjeux de la vie. On a écrit enjeux. Et pas jeux. Comment dire qu'à ces je, on ne trouve aucun excès manifeste d'illusion ? Sans doute parce que le lâcher du poids n'est guère de mise quand le corps pèse encore peu, ces enfants paraissent très rigoureusement tenus, mûrs, tout en condensation de leur masse corporelle. Précis. Sérieux. Pour l'âge tendre, on repassera.
A l'autre extrémité des enchaînements de la vie, les seniors du groupe Mézall ont une façon de marcher plutôt par le bas, de nuancer les modulations interstitielles de l'espace et du temps dans le sens de l'ample et du lent. Les corps n'ont rien de cassant. Tout à l'inverse, ils savent la valeur du relâché. L'éventualité raisonnable de danser après cinquante ans est en train de devenir, normalement et enfin, un acquis tardif, mais éminent, de la révolution opérée par la danse contemporaine. Alors même que dans les duos, la force des appuis réciproques, le geste du soutien, prennent une saveur inégalable, le grand collectif paraît à l'inverse moins soudé, instruit de prudence par l'expérience de la vie, qui fait réévaluer la fougue des allants.
C'est naturellement avec les membres de sa propre compagnie, le groupe Emile Dubois, que Jean-Claude Gallotta a travaillé initialement sa pièce, ensuite seulement retransmise aux deux autres collectifs. Autour de vingt ans, ces jeunes professionnels virtuoses paraissent typiquement représentatifs d'une nouvelle génération de danse formée dans des centres chorégraphiques qui ont aujourd'hui vingt ans d'âge. Formatée ? Leur performance est irréprochable, dans cette sorte de nonchalance extrêmement dessinée, cet empressement des attitudes, dans l'abstraction lyrique, tout en allègre maîtrise d'accents bien enlevés, que déploie une pièce de Jean-Claude Gallotta.
Par là s'insinue le paradoxe de Trois générations. Lequel réside dans le caractère finalement immuable de la danse de cet auteur, comme figeant les traits d'une adolescence éternelle, qui eut son souffle libertaire d'origine, mais aujourd'hui se reconduit comme un standard, par une compagnie qui n'inspire plus une idée d'aventure. Cela au point que dans son projet qui semble être de refuser de grandir, et au lieu d'inspirer une notion d'éternité, cette écriture chorégraphique finit par paraître datée, et se retourne dans la révélation d'un vieillissement qui émousse ses velléités de cures de jouvence.
Une danse resterait imperturbablement la même, alors que son auteur vieillit ? De même trois générations nous seraient montrées, tandis qu'une écriture resterait intangible ? Là réside, du reste, le projet Trois générations, par là honnête et cohérent. Mais bien des doutes surgissent à cet endroit, sur ce que cela fait bouger vraiment. Cette – belle - pièce invente-t-elle de nouvelles mobilités, ou bien vérifient-elles des catégories établies ? Ainsi remarque-t-on que dans la logique de l'opération l'un des survivants de la génération ancienne qui danse habituellement au sein du groupe Emile Dubois s'est trouvé reversé dans les effectifs du groupe senior ; ou que Jean-Claude Gallotta a conçu sa partition essentiellement en puisant dans les rushs de travaux antérieurs.
Mais après tout, le perpétuel recyclage, à l'image du sampling, figure bel et bien au rang des tendances en post-modernité...


En région parisienne, Trois générations a été programmé les 29, 30 avril, par le Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, puis l'est au Théâtre national de Chaillot ces 21, 22 et 23 mai.


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-05-19

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : génération, corps,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Jean-Claude GALLOTTA (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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