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Au-delà de la personne




Chorégraphe japonaise, Carlotta Ikeda, après de nombreuse tournées en Europe, s'est installée avec sa compagnie, Ariadone.


Pour quelles raisons avez-vous eu envie de partir, et pourquoi avoir choisi la France particulièrement?


Je n'ai pas choisi la France, peut-être est-ce la France qui m'a choisi. C'était une chance offerte par le Carré Silvia Monfort en 1977, une première racine dans ce pays. Je ne connaissais rien à la situation de la danse française avant ce premier voyage. Quand je suis revenue pour des tournées avec ma compagnie Ariadone, de 1981 à 1985, j'ai été surprise de constater la formation de structures de production, d'aides importantes aux chorégraphes, cela m'a permis de continuer mon travail ici. Mais jusqu'en 1985, où le Festival de Montpellier a soutenu financièrement la pièce «Hime», je ne bénéficiais d'aucune aide. Si j'étais restée au Japon, j'aurais peut-être dû changer de métier ou continuer dans des conditions misérables à raison d'une petite pièce par an. La situation reste très difficile au Japon malgré quelques efforts récents de subventions. Mais au-delà de ces raisons matérielles, le voyage est essentiel à mon travail, le danseur est par nature un voyageur, c'est ce qui le définit.


Avez-vous été surprise par la danse contemporaine en France?


Je ne l'ai découverte que progressivement, je connaissais mieux la danse classique. Mais une chose me surprend particulièrement quand un chorégraphe ne danse plus dans ses propres chorégraphies, j'ai l'impression que quelque chose se perd. Lorsqu'il danse en solo ou en duo, je trouve cela souvent très profond et je ne retrouve plus cette même profondeur quand il chorégraphie pour d'autres. L'utilisation des décors, des costumes, par exemple, me parait souvent arbitraire, formelle et tournée vers l'extérieur. Il y a des modes qui s'installent, une relation non-intrinsèque aux matières employées pour le spectacle.


Avez-vous perçu des qualités de mouvements particulières en France?


En Asie, on dit que le «centre» est en bas. Les danseurs ici, ont un corps qui se projette plus vers le haut. Les façons sont différentes, mais l'énergie invisible que délivre le corps est la même. Il y a effectivement des différences de morphologie dues aux habitudes corporelles mais cette morphologie change avec l'occidentalisation des modes de vie. Certaines postures restent cependant ancrées, le corps est comme façonné pour faciliter l'exécution de certains types de mouvement, en particulier les mouvements au sol. Aussi pour une danseuse japonaise qui a des difficultés particulières à monter sur pointes, faut-il envisager, non pas un travail spécifique des pieds, mais une approche globale: quand le corps entier accède à cette élévation, il devient facile de monter sur pointes. Le propre du travail de tout danseur est de comprendre le processus du mouvement. Il en est de même pour le traitement du regard dans ma propre danse: je ne travaille jamais spécifiquement le regard, il est la conséquence immédiate d'un travail particulier sur le mouvement.


Avez-vous éprouvé des difficultés particulières dans votre enseignement ici?



Non, je mène le même type de travail avec des danseurs européens ou japonais. Le plus délicat, c'est peut-être la différence d'esprit, de mentalité dans l'exécution d'un mouvement, c'est aussi une question de respect. Comment vous dire? Ils sont «légers». Ce n'est pas un jugement de valeur, je me demande simplement si cette légèreté est contemporaine, et je m'étonne, comment peut-on être si léger? Un maître de Nô me disait qu'il fut très surpris de constater que certains de ses anciens élèves européens, qui n'avaient travaillé qu'un an avec lui au Japon, puissent donner des cours de Nô à Londres. En Butô, on retrouve parfois cette même légèreté.

Isabelle LAUNAY,
Publié le 1995-01-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : apprentissage, voyage, Japon, mouvement, danseur, critique,
Artiste(s) : Isabelle LAUNAY (rédacteur), Ryoji Ikéda (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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