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Un lent devenir
Ile Danse, à Ajaccio.
Le festival Ile Danse d’Ajaccio, soucieux d’offrir au public corse un tableau diversifié de la création contemporaine, a déniché quelques perles de pure poésie, comme le difficilement oubliable While going to a condition, du Japonais Hiroaki Umeda.
Sur la grande scène vide, tête et bras baissés, Hiroaki Umeda occupe un point, un unique point, qu’il ne quittera pas. Au-dessus de lui une musique lancinante, entêtante, semble annoncer l’imminence d’une transformation ou d’une éclosion qu’on guette dans le moindre frémissement du corps. Et derrière lui la surface lumineuse d’un écran où apparaissent et disparaissent des structures géométriques dures et fugitives, cadres et lignes qui accusent le vide de la scène et duquel, en contre-jour, la danseur figé paraît surgi. Au milieu de cette scénographie aride et dépouillée, le corps, tout en intensité, reste immobile un long moment avant que, comme montant de la terre, un mouvement ondulatoire et minimal ne s’empare des jambes. Alors le danseur, d’autant plus surplace, désormais, qu’il s’est animé et cherche, mieux qu’un corps immobile, à occuper son point, se trouve pris d’une sorte de passion végétale pour l’espace. Le mouvement qui a commencé et qui maintenant ne s’arrête plus l’habite comme malgré lui, les gestes paraissent lui échapper, comme un frisson vaguement, doucement épileptique, comme une électrocution lente et voluptueuse, et cependant, loin d’un désordre de gestes superflus, la danse frappe par une paradoxale – et jouissive – impression d’exactitude, de minutie, de netteté – passion propre à tout minimalisme. Le mouvement, d’abord emprunté à la musique, paraît peu à peu l’accélérer en retour, et accélérer aussi la succession frénétique des lignes lumineuses qui sur l’écran continuent à pousser le corps du danseur vers l’avant. Avec la souplesse d’une algue prise dans l’ondulation des flots, un corps surgit peu à peu de tous ces gestes dans la brutalité stroboscopique des surfaces lumineuses qui se succèdent sur l’écran. Spectacle émouvant (et éprouvant) d’un lent devenir, commencé dans les jambes et qui s’achève enfin, vingt-cinq minutes plus tard, par la vision extatique du danseur bras levés, sombre et radieux dans cet espace que sans se déplacer il occupe désormais totalement.
Déjà présentée aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, cette pièce est, à mi-parcours, le clou de l’éclectique festival Ile Danse d’Ajaccio qui se termine jeudi soir et qui, cette année mieux peut-être que les précédentes, réussit son pari d’occuper l’espace urbain : la grande tente blanche dressée sur le Vieux Port et qui constitue le cœur névralgique de la manifestation change le visage d’une ville pas vraiment réputée d’ordinaire pour son dynamisme culturel. Outre Hiroaki Umeda (dont il faut préciser q’il a fabriqué son spectacle seul, sans technicien, d’un bout à l’autre), on a pu voir entre autres la chorégraphie admirablement réglée de Up the rap, hip-hop tribal de Madagascar, pieds nus (sans Nike !), athlétique et sauvage, qui avait déjà enflammé la Villette il y a deux ans, les expérimentations de la québécoise Lynda Gaudreau, et l’on attend Jan Fabre, déjà invité l’année passée par Albine Lombard, la directrice de ce réjouissant festival.
Le festival Ile Danse, s’est déroulé à Ajaccio, du 14 au 20 mai.
www.artetc.org
Cédric LAGANDRE,
Publié le 2004-05-20
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Hiroaki Umeda (chorégraphe), Cédric LAGANDRE (rédacteur), Jan FABRE (chorégraphe), Lynda GAUDREAU (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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