Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Sous le règne du chaos


Le festival Corps de TeXtes, à Rouen



Depuis trois ans, le festival Corps de TeXtes mobilise les théâtres de la région rouennaise autour de l'écriture dramatique contemporaine et d'axes réflexifs. Cette année, Jouir et Chaos polarisent lectures, performances, présentation de chantier... et forum.


Les théâtres de Rouen et d'Elbeuf accueillent dans le cadre du festival Corps de TeXtes, une quarantaine de lectures, performances, présentations de chantier, pour la plupart issus de résidences. Deux thèmes fédèrent cette édition : Chaos et Jouir, qui ont chacun donné lieu à une journée de forum. Une soirée Cirque a été insérée le 12 mai, pour tirer parti du travail du Centre Dramatique de Rouen avec le Cirque-Théâtre d'Elbeuf. Cette soirée aurait pu se ranger sous «Chaos » tant l'ascendance médiévale des circassiens a à voir avec une sagesse du chaotique. Dans Solo's, la compagnie 14/20 met en scène un texte de et lu par Michel Butor avec un jongleur. Ce texte, d'une perfection algébrique est, dans ses images, d'un surréalisme ésotérique (« je cueille les fruits de l'espace »). Il renvoie à la culture alchimique de la réversibilité du réel à travers l'image de la roue de Fortune, citée par l'écrivain. La mise en scène exploite l'illusionnisme avec des balles remontant contre la pesanteur, un climat ying et yang que suggère un costume blanc détaché sur le noir de la salle, ou le symbolisme de phrases manuscrites et projetées en bleu : la matière encre se fait lumière... Bien que d'une esthétique punk différente, L'Ange est là – l'Or y est, de David Noir, s'affilie à ce courant « alchimique », sur un mode ricanant et grotesque.
Ce style a hérité, à la Renaissance, de cette ancienne sagesse que métaphorisaient les hybrides boschiens dans un monde en mutation. La contorsionniste québécoise Angéla Laurier arrive barbue, naine, avant de grimper dans un hamac de plastique mouillé où, à demi nue et la rage au corps, mue par une énergie cinétique anormale, elle s'arque et s'écrase dorsalement, pousse des cris suraigus que couvre une guitare électrifiée. Que cette soirée Cirque s'inscrive dans Corps de TeXtes, pointe les accointances du chaos actuel avec un Moyen-Âge gros de l'époque moderne, de ses transformations économiques consécutives aux premières colonisations, ou encore politiques avec la formation d'Etats-nations administratifs.
Aujourd'hui, avec la mondialisation de l'économie, ce système s'effondre. Le forum « Chaos » du 14 mai a souligné l'ambivalence de désordres propices aux formes nouvelles. La question du travail de l'art a été déclinée dans trois ateliers : faut-il des institutions abritées ou bien ouvertes au chaos ; l'art peut-il réparer symboliquement les trauma (Rwanda 1994, de Jacques Delcuvellerie, en fournit un exemple cinglant) en travaillant sur la mémoire ; l'art contre-t-il l'ambiguïté de la culture occidentale, facteur d'une « barbarie » de l'exclusion et de la domination technique. En tant que travail et techniques de la pensée, en tant qu'apprentissage rude, mais aussi en tant que matrice de la techno-logique, cette culture a partie liée avec la cruauté. Ainsi le nazisme n'impliqua pas par accident des lettrés. Le paradoxe du monde contemporain est bien de provenir de la technique culturelle occidentale mais d'éluder sa transmission, de priver les populations d'outils pour lire et avoir prise sur un réel ultra complexe. L'assemblée générale a évoqué les voies étroites de l'accès à la culture.

Des lectures ont clôturé la soirée. L'écrivain Messaoud Benyoucef a lu avec deux acteurs de la compagnie Bagages de Sable des extraits d'un thriller sur l'Algérie, L'Algèbre de la mort, puis de Dans les ténèbres gîtent les aigles, pièce créée en janvier 2003 à Évry (chronique mouvement) et qui sera reprise au Volcan du Havre : cette épopée de la guerre se nourrit d'une documentation précise et d'acteurs engagés, enfin et surtout, d'une sagesse stylistique du grostesque comme de l'épure. Cette incorporation théâtrale de « morceaux de réel » se retrouve chez Svetlana Alexievitch dont Nathalie Pivain a « mis en voix » des textes écrits à partir d'interview de femmes traumatisées en Tchéchénie ou à Tchernobyl, en faisant entendre à travers une quasi vocalité, un chantonnement d'épouvante. Une performance d'Olivier Gosse a conclu cette soirée, en emballant un « homme d'affaires » d'un papier cellophane. Ah ! Si on pouvait aussi simplement changer le monde...

Festival Corps de TeXtes. A Rouen et Elbeuf, jusqu'au 9 juin.
Tél. 02 35 70 22 82
www.corpsdetextes.com


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-05-19

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : lecture, festival, chaos,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :