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Droit dans le mur


Pilotage et régulation



Alors que l'Airbus gouvernemental continue sa trajectoire vers le crash, il semble qu'il n'y ait déjà plus de pilote au ministère de la Culture. A quoi bon, de toute façon ? Pour le rapport Latarjet, il y a de la culture en trop.


Voici quelques jours, Jean-Pierre Raffarin se qualifiait lui-même de pilote de l'Airbus gouvernemental. Tous aux parachutes, le crash n'est plus très loin ! On ne sait combien de temps le gouvernement restera ainsi en pilotage automatique, car visiblement, les ministres ne sont plus aux manettes. Derrière les ordinateurs de sa tour de contrôle, le Medef suit pour sa part les courbes du plan de vol que les apprentis navigateurs d'Ernest-Antoine Seillière ont élaboré avec le Grand Jacques, chef d'escadrille de la nation France. Et les journaux nous apprenaient tout récemment que l'organisation patronale se déclarait « prête à participer au pilotage de l'assurance-maladie ». Evidemment : avec Douste Blazy en chef steward, les terroristes du Medef ont obtenu, en classe affaires, tous les petits fours et le champagne qu'ils demandaient. Pour tous les autres passagers de ce vol fantôme, la pilule sera amère. Et les toilettes sont déjà bouchées...
Pour faire passer le temps, voici une question à 100 euros : y a t-il un ministre de la Culture ? La réponse n'est pas évidente... Sur le papier, oui. Il a même une adresse officielle, rue de Valois. Dans la réalité, c'est une autre affaire... Certes, on a vu Renaud Donnedieu de Vabres à Cannes, en goguette sur la Croisette, venir présenter des excuses au journaliste de France 3 tabassé par les forces de l'ordre, et réprimander les intermittents eux aussi tabassés par les mêmes forces de l'ordre, en soulignant que les cinémas devaient être, pendant la vitrine cannoise, des « lieux protégés ».
Ah si, il a aussi fait une irruption remarquée lors de la conférence de presse du Comité de suivi parlementaire du dossier des intermittents. Agitant ses bras de chemises, il a promis monts et merveilles. Très fort : certains y ont même cru. Aujourd'hui, le film touche à sa fin, et l'intrigue reste pourrie. Souvenons-nous : le dimanche 16 mai, après les violences policières de la veille, craignant que la contagion ne gagne tout le festival de Cannes, Donnedieu de Vabres promettait « de réintégrer dans leurs droits tous les artistes et techniciens exclus, depuis le 31 décembre 2003, du régime d'assurance chômage ainsi que les nouveaux entrants, sur la base des 507 heures en douze mois, d'entamer d'ici dix jours des discussions avec l'Unedic sur l'avenir de l'assurance chômage des intermittents et d'entreprendre les expertises demandées par le Comité de suivi. » Il n'avait pas encore prononcé le mot « d'abrogation » du protocole honni, mais enfin, ça y ressemblait.
Le lendemain, lundi 17 mai, les parlementaires du Comité de suivi déclaraient qu'ils resteraient « vigilants à ce que ces mesures soient pleinement suivies d'effets et qu'en particulier l'expertise menée soit contradictoire et couvre l'ensemble des problèmes pointés par le Comité de suivi afin d'arriver à un diagnostic partagé et de mettre en place un nouveau système d'indemnisation d'ici le 1er janvier 2005. » Et les parlementaires ajoutaient : « Il est impératif de mettre en place un calendrier précis pour donner une lisibilité des intentions du gouvernement et des perspectives claires au monde de la culture. » A deux doigts du 26 mai, soit à la fin de l'ultimatum que le ministre de la Culture et de la Communication s'est lui-même fixé, le dossier semble toujours au point mort. Aucune fumée blanche n'a été aperçue sortant des cheminées de la rue de Valois, de l'Unedic ou du Medef quant à une ré-ouverture de négociations. Il doit y avoir une panne de moteur dans l'Airbus gouvernemental, non ?

Pendant ce temps, tout le monde n'est pas resté inactif. La mission Latarjet a accouché d'un épais rapport (171 pages) « pour l'avenir du spectacle vivant », rapport demandé en son temps par Jean-Jacques Aillagon pour faire diversion. Rappelons que ce rapport devait servir de base de réflexion à une future « loi d'orientation » sur le spectacle vivant. Aujourd'hui, le rapport est sorti, le ministre de la Culture s'est contenté d'une vague mention pour signaler qu'il était en ligne sur le site internet du ministère de la Culture. Et basta cosi.... Au fond, ce n'est pas plus mal. Car on ne voit pas très bien comment le rapport Latarjet pourrait fournir du grain à moudre aux parlementaires. Si la seconde partie de ce rapport contient quelques pistes intéressantes, qui pourront être débattues au sein des organisations professionnelles et, éventuellement dans les Directions régionales des affaires culturelles, l'introduction et la première partie de ce rapport sont accablantes. Tout en signalant d'emblée les « lacunes des données disponibles » qui rendent bien aléatoire « le partage d'un diagnostic commun », Bernard Latarjet truffe son rapport de chiffres et de statistiques approximatifs, voire hautement contestables. Qu'importe : il s'agit de démontrer, coûte que coûte et malgré les précautions d'usage, qu'il y a aujourd'hui de la culture en trop ! Car face à la loi de l'offre et la demande (la seule qui semble ici s'imposer comme incontournable horizon), Bernard Latarjet note « la dégradation du rapport entre l'offre de spectacles et les publics rassemblés ». Les données sont « incertaines et incomplètes », puisque ne sont prises en compte ni les fréquentations des théâtres de ville, ni celles des festivals, des lieux de diffusion des musiques actuelles et des spectacles de rue. Excusez du peu ! Pas d'avantage mis en statistiques, toutes les formes de gratuité dans la culture (spectacles non payants, actions de sensibilisation, etc.). Pis : « la diffusion de la culture de la gratuité et l'acceptation de l'individualisation des pratiques culturelles (...) constituent un danger pour l'avenir de toutes les formes du spectacle vivant », écrit Bernard Latarjet. Le propos a de quoi surprendre venant du président de La Villette : en quoi la gratuité d'accès du parc de La Villette serait-elle un obstacle à l'accès aux spectacles (payants) qui y sont proposés ? Franchement, on ne voit pas.
Mais Bernard Latarjet n'en démord pas : « Aucun de nos interlocuteurs ne conteste que le décalage entre l'offre globale de spectacles, en croissance, et la demande sociale, s'élargit. » Tous les « interlocuteurs » de la mission Latarjet devraient être disqualifiés sur le champ, et changer de métier dans les meilleurs délais. Mais il est vrai que beaucoup d'artistes, tout comme les directeurs de lieux adhérents au Syndeac, ont refusé de se prêter à cette mascarade !
Alors, Bernard Latarjet peut continuer en solitaire l'obsession qui sous-tend la première partie de ce rapport : il faut ré-gu-ler. « La question de la surproduction », écrit-il, « traduit l'incapacité des divers intervenants à réguler leurs échanges. » On dirait un bréviaire de la Chine maoïste sur la régulation des naissances... Et effectivement, c'est bien une certaine idée de la politique (et pas seulement culturelle) qui est ici attaquée : « une certaine idée de la démocratisation, fondée sur l'élargissement des confrontations directes des citoyens et des « plus hautes œuvres de l'esprit », est en question. » Qu'en termes pudiques les choses sont dites. Mais cette obsession d'une « régulation » de la croissance culturelle et démocratique répond au grand rêve qui était celui de Jean-Jacques Aillagon : « refonder » une politique culturelle en liquidant l'héritage cumulé de Malraux et des années Lang, et dresser une « cartographie d'objectifs ». Et surtout, que pas une tête ne dépasse...
Cela fait pitié. Il y a un chiffre, tout de même, dans le rapport Latarjet, qui en dit long : la part de financement de l'Etat dans la production des activités de création n'est plus aujourd'hui que de... 18 % (hors établissements publics nationaux). Il ne sert à rien de craindre un désengagement de l'Etat en matière culturelle : ce désengagement a déjà eu lieu. Massivement et à l'insu de tous. Or, et c'est la seule chose qu'omet de dire le rapport Latarjet : il n'y aura dans ce pays de politique culturelle digne de ce nom, et partant, de véritable politique de l'emploi (qui sortirait notamment le dossier des intermittents de la précarisation où il est englué) qu'une attention nouvelle et soutenue portée par un grand ministère de l'intelligence. On est loin du compte... Les défis posés par la mondialisation (dans son double visage libéral et communautariste), l'essor des industries culturelles de masse, n'exigent-ils pas une ambitieuse refondation, plutôt qu'une pitoyable régulation ? Voici près de dix ans, un admirable rapport le disait déjà. Commandé par Philippe Douste-Blazy à l'intègre Jacques Rigaud, ce rapport a été bien vite placardisé. Jacques Rigaud y écrivait notamment : « Refonder la politique culturelle, c'est en définitive s'inspirer de cette définition de l'action qu'on doit à William James et que Jacques Duhamel aimait citer : « d'abord continuer, ensuite commencer ». Comme une maison dont on reprendrait les fondations, il s'agit de bâtir le socle d'un projet nouveau qui, prenant en compte l'existant, l'étende, le hausse et le renouvelle. » Ce rapport date de 1996. Il reste, hélas, bien plus d'actualité que le rapport Latarjet, déjà mort au moment de naître. Et sans fleur ni couronnes.
Lucide, Jacques Rigaud écrivait par ailleurs, dans L'Exception culturelle (en 1995) : « si on ne redynamise pas rapidement les liens culturels en France, le pays ira droit dans le mur. » Il serait peut-être temps de débarquer les pilotes et leurs « feuilles de route ».

Dernière minute : une provocation de Jean-Pierre Raffarin.
Invité de l'émission de Stéphane Paoli, le 26 mai sur France Inter, le Premier Ministre a tenu des propos qui tiennent de la provocation pure et simple. Qualifiant les intermittents de « saltimbanques » et de « troubadours », il a une fois de plus vanté le bien-fondé de la réforme du régime d'intermittence décidée par le Medef et la CFDT, reprenant à nouveau l'argument du déficit des annexes 8 et 10, martelant le chiffre de 820 millions d'euros (un chiffre hautement contesté, y compris par la Cour des Comptes qui estimait, dans un rapport de 2001, qu'il fallait prendre en compte le seul surcoût des annexes 8 et 10 par rapport à l'annexe 4, soit quelque 200 millions d'euros). Plus grave : sans jamais évoquer les annonces faites à Cannes par Donnedieu de Vabres, Jean-Pierre Raffarin n'a mentionné, comme seule perspective de nouvelle négociation, qu'un rétrécissement du périmètre des métiers et qualifications qui entreraient dans le champ des annexes 8 et 10. Et c'est à l'Unedic, a ajouté le Premier Ministre, de fixer ce champ d'application. Sachant que le ministre de la Culture a confié une mission en ce sens, qui devrait faire des propositions pour le 15 juin, on en vient à se dire que Jean-Pierre Raffarin (qui est tout ce que l'on voudra sauf naïf) a délibérément choisi de remettre de l'huile sur le feu à quelques jours des festivals de l'été. Quel intérêt Raffarin a t-il donc à vouloir rallumer l'incendie ?



Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2004-05-26

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : politique culturelle,
Mot(s) Important(s) : rapport, ministère de la Culture, intermittence,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Jean-Jacques AILLAGON (ministre de la culture), Renaud DONNEDIEU DE VABRES (ministre de la culture),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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