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Mises en boîte du désir et de l'art


Erotika Asphixia et Des Expériences, de Hauke Lanz et Philippe Quesne.



Le festival Frictions propose pendant deux semaines plus de quinze propositions tous azimuts, lectures et rencontres, avec pour point commun le refus du conformisme scénique. Hauke Lanz et Philippe Quesne ont retenu notre attention. Jusqu'au 23 mai 2004.


Le festival Frictions permet à des artistes de travailler à des formes nouvelles. Hauke Lanz et Judith Baudinet avec Erotica Asphyxia proposent un objet théâtral à la plasticité affirmée. Avec Des expériences, Philippe Quesne poursuit sa construction d'une revue-spectacle de science-fiction : après démangeaison des ailes qui étudiait les possibilités d'envol pour l'humain, Des expériences affirme l'art en dépit du désastre mondial. Un esprit pince-sans-rire rapproche ces pièces.

Erotica Asphyxia. Hauke Lanz, assisté de la plasticienne Judith Baudinet, met en scène un texte de sa main. Issu de la performance berlinoise, cet artiste qui monte Unica Zürn, Werner Schwab ou la surréaliste Leonora Carrington, explore sous différentes facettes le paradigme de la libido. Le titre de sa pièce nomme un club spécial pour des candidats à des émotions érotiques superlatives - toute quête érotique visant l'extase, nulle particularité à cela. Le lieu est le personnage principal. C'est lui (voix d'Hauke Lanz) qui énonce les règles : « La vraie méthode c'est de se laisser aller et de rester à l'écart de la pensée. Ne pas interférer ! Il s'agit d'atteindre un endroit où vous allez vous perdre. Et soudain, quelque chose de puissant peut arriver... » qui décompte le temps (voix de Judith Baudinet dénombrant une suite de 66 à 1) et qui situe le réel du point de vue duquel les choses sont observées. Il est aussi l'inconscient collectif chargé d'encourager l'érotique selon un système pervers qui interdit pour exciter. Structure abstraite, le lieu est le pivot d'un théâtre mental commun. D'être mental, il est imaginaire. Judith Baudinet anime l'espace : si les sons se chargent de résonances culturelles (un bruitage de salle de concert durant une montée d'angoisse, par exemple), les projections d'images archétypales (de la matière grise, du feu) ou dédoublant les acteurs soulignent un enfermement dans la matière et les jeux d'optique du fantasme. Ce réalisme ramène l'amour à un idéalisme qui mortifie le désir. D'essence fluctuante, le désir manipule les pulsions de vie et mort intriquées comme ses faces noire et blanche. Dans cet univers-miroir, les deux garçons et trois filles reliés par une corde au plafond, plus un bouledogue nain noir et blanc, peuvent aussi représenter un seul sujet décomposé, tellement le corps ne cesse, dans l'amour ou les rêves, d'étreindre sa propre image, voire ses géniteurs, pour retourner à l'âge du cordon ombilical. Leur jeu ironise, se fait idiot. Éric Felman, une perceuse à la main, en train de s'extirper d'une cage grillagée, métaphorise la vanité de la besogne sexuelle. La scène des préliminaires se réduit à une surprise-partie d'adolescents. Des contre-jours placent les spectateurs comme « Autre » de l'acteur, dans l'ombre, de l'autre côté d'un grillage luisant qui clôture le devant de scène. La latinisation du titre qui signifie « asphyxie érotique », se moque de l'illusion savante que la lucidité apporte, et stigmatise une décadence, une nostalgie (l'ignorance perdue) et l'hermétisme d'une initiation. Ce dispositif touche, en chacun, de confuses et inquiétantes incertitudes, dont la traversée débouche sur le jeu et l'écart. A se savoir enfermé dans le théâtre d'un désir sans visage, autant bien jouer.

Dijon, Atheneum, Campus universitaire, 19 et 20 mai 2004. Au Forum culturel de Blanc-Mesnil, en novembre 2004. Texte à paraître dans la revue EvidenZe automne 2004.

Des Expériences. D'une ironie aussi décapante, voire plus froide que celle d'Hauke Lanz, Philippe Quesne (1), invite les spectateurs à imaginer la survie de l'art en temps de guerre. Dans la bible, en guise de résumé, une photographie où le metteur en scène pose avec une pancarte « NO RECHERCHE – NO FUTURE ». La scénographie institue le décor d'une salle blanche dans un musée d'art contemporain. Rodolphe Auté, accompagné d'Hermés, son chien noir, monte une installation zen : il dépose une bassine, la remplit d'eau, y pose un dispositif producteur d'un jet d'eau, puis amène un paon en bronze, le dispose sur un présentoir rotatif et orne sa queue d'un crâne en polyester jaune, que le jet lèche à chaque tour. Un reporter suréquipé organise une séance-photo. Cette description rend compte de l'esthétique profondément idiote de cette représentation, au sens que le critique d'art Jean-Yves Jouannais dans L'idiotie lui donne – autre point commun, outre le chien, avec Erotika Asphyxia – et qui consiste à jouir du non-sens du réel. La représentation consiste à offrir benoîtement aux spectateurs ce qu'ils viennent chercher dans l'art : le crâne est une vanité de l'art qui convie au plaisir de jouer avec la mort ; la projection d'un dictionnaire des horreurs contemporaines de « Addiction » via « Bhopal » et « Seveso » à « Zéro (risque) » offre une réflexion politique formelle ; la photographie, accrochée aux cimaises, de l'artiste coiffé d'un bonnet en papier, satisfait la demande d'une esthétique d'allure avant-gardiste ; le paon étanche la soif d'artistes à admirer ; des tentes de survie pullulant traduisent l'attente de conventions artistiques sécurisantes ; un couple en tenues militaires entièrement cousues de bandes Velcro qui font « scratch » dans des corps à corps collants, offrent une dose de passion mortelle. A la fin, les dix actants effacent toute trace, vident la bassine à l'aide d'une pompe, et s'en vont – sans avoir encore dit un mot, comme à un rendez-vous manqué. Les artistes savent, s'il leur faut survivre, combler leur public.

(1) repris au Théâtre de la Bastille à l'automne 2004.

Dijon, salle des Jacobines, du 20 au 22 mai 2004


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-05-25

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : forme, science-fiction, humanité,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Hauke Lanz (metteur en scène), Philippe QUESNE (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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