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Nuées dans l'église


N13, du Laboratoire d'imaginaire social



Le Centre dramatique de Caen a répondu en 2003 à la proposition de trois compagnies de collaborer pour donner des formes théâtrales à une réflexion d'ordre politique. Le Laboratoire d'imaginaire social était né. N13 est le troisième « Labo » depuis février. Du 17 au 19 mai à Caen.


Le Laboratoire d'imaginaire social de Caen est constitué d'une vingtaine d'artistes emmenés par David Bobée et Ronan Chéneau, respectivement metteur en scène et auteur. Tous deux cherchent à formuler, au moyen du théâtre, ce qui nous arrive aujourd'hui. L'écriture se fait au bord du plateau, fragmentaire, au plus près des heurts entre soi et l'extérieur, qui se cristallisent en réflexions. Il en ressort un sujet dévasté par l'événement, envahi par le « on », évaluant son insignifiance au regard de sa singularité mais que la scénographie, par sa féérie, rend à son étrangeté. Si Res Persona et Fées en février dernier, ouvraient l'espace du dedans psychique autour de monologues (relatifs pour Fées), N13 opère un travelling arrière et fait résonner, à l'intérieur d'une église désaffectée, l'espace du dehors.
L'église Saint-Nicolas. En ce lieu qui jadis reçut Grotowski, l'acoustique rend nécessaires les micros et justifie d'essaimer des voix sans énonciateur repérable. Cela restitue la polyphonie mentale d'une pensée incertaine. Les scènes s'enchaînent selon un montage comme cinématographique et un rythme qui refuse le suspens pour ménager une liberté au regard. Les acteurs, souvent au fond, se refusent à fasciner. Les éclairages et les brumes des fumigènes maquillent l'espace, le rougissent et verdissent, et travestissent en une atmosphère koltèsienne nocturne l'ancien lieu de culte.
Une route. Elle est bordée de réverbères orangés et axée sur la nef centrale, droit sur l'abside où un écran reçoit des images grésillantes noir et blanc prises de l'avant d'une voiture. Elle résume la ligne du sens occidental qui part de la théologie, passe par la science et la métaphysique, et mène à la technique et à l'industriel, aux premiers réseaux autoroutiers allemands, et ainsi de suite... Les huit acteurs s'éloignent, se croisent, dans de premières scènes muettes - des bribes, des ironies du sort. Une mariée passe en hurlant. Une première voiture arrive, dont les phares balaient les nuées. Une fille à la longue chevelure se jette plusieurs fois contre un pare-brise. Les musiques, new wave, punk, ou Bach, mobilisent la mélancolie avec un humour noir. Un vieil homme égaré se demande « Quel jour on est ? ». Le 17 mai 2004.
Le fait technique. La part de la représentation synchronisée sur son jour effectif traduit un temps réel et interroge ainsi ses technologies. Une voix s'étonne de la peur et de la solitude. Une autre, sarcastique, liste les noms des stars de l'actualité télévisuelle avec qui déjeuner en tête-à-tête. L'intimité amoureuse s'abrite dans les habitacles des voitures. Un couple restitue un dialogue de Truffaut, une autre s'ébat pendant qu'une voix décrit un court-métrage de Stan Brakhage, cinéaste expérimental, filmant l'accouchement de sa femme. Ces scènes sous l'égide du cinéma, art issu de la technique, relient le désir et le machinique en une équation surréaliste. Le Labo, en fixant l'indéchiffrable du réel par ses trouvailles scénographiques, reconstitue un rêve trouble. Sur les bas-côtés, des panneaux publicitaires accueillent des passages vidéo. Abigail Green en gros plan relate ses morts fictionnelles successives de femme depuis la préhistoire : à peine lapidée, la voilà au bûcher... En face, une petit film décrit un couple vivant en sécurité avec ses marques préférées, quoique le mari ait une liaison. A la fin, un acteur, pour une fois proche des gradins, murmure dans un mégaphone qu'il doute que le monde ait été « plus clair avant ». Les acteurs se massent et avancent à l'oblique, farouchement banals. L'un exhibe une pancarte « N 13 » (route qui relie Caen et Cherbourg). Le désastre du sens laisse place à l'étoilement des rapports, à des subjectivités autres que la fiction de l'individu, à l'altérité (« Nous n'avons donc rien de commun. »). Une énergie sans concession ni romantisme, émane de ce regard qui sort de la nuit d'une Histoire dont les vaisseaux achèvent de brûler - grand ouvert et vacciné contre les idées...

N13 était présenté du 17 au 19 mai 2004 à l'église Saint-Nicolas de Caen.

Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-05-26

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : laboratoire, écriture, création,
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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