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La fabrique d'amitié
Jasper Johns évoque ses collaborations avec Merce Cunningham et John Cage
Avec John Cage, l'ami de toujours, la présence de musiciens et d'artistes visuels est inséparable de l'oeuvre de Merce Cunningham. En 1966, le peintre Jaspers Johns succède à Rauschenberg comme conseiller artistique de sa compagnie. Propos recueilis par David Vaughan en 1989.
La part des peintres
Merce souhaitait faire une saison à Broadway; mais même en augurant d'une large audience, il fallait prévoir un déficit qui nous semblait alors considérable, peut-être vingt ou vingt-cinq mille dollars sur une ou deux semaines. Quelques artistes ont alors offert de vendre certaines de leurs toiles pour financer ce déficit Bob, Richard Lippold et moi-même sont les trois dont je me souvienne. A un moment, il est apparu que les oeuvres ainsi léguées allaient rapporter plus d'argent que ce qui était nécessaire, et j'ai demandé à Merce ce que nous allions faire de l'excédent. Merce m'a répondu: «Tout le monde est dans la même galère que moi, alors pourquoi ne pas utiliser cet argent pour d'autres danseurs?» Ça semblait en effet une bonne idée, jusqu'à ce qu'on réalise que ce qui restait ne permettrait pas d'aider grand monde. Nous avons alors décidé de solliciter un plus grand nombre d'artistes pour augmenter ce fonds. Les artistes furent généreux, et nous eûmes une assez longue et belle exposition à la Galerie Allan Stone. C'est ainsi qu'a débuté la Fondation for Contemporary Performance Arts. Le plus drôle est que le projet de saison de la compagnie Cunningham ne s'est jamais réalisé. J'ignore ce qui s'est passé; sans doute y avait-il un problème avec le théâtre ou quelque chose comme ça; j'ai oublié.
Plus tard, la Fondation a pu contribuer à la tournée mondiale de Cunningham en 1964, et est intervenue pour aider de nombreux artistes -des danseurs, des musiciens, des poètes et des groupes d'artistes. La Fondation est d'ailleurs toujours soutenue par des artistes visuels -américains, européens et orientaux- et doit à leur soutien de continuer à exister.
Vous dites que j'ai réalisé des costumes pour une pièce que Merce avait faite pour la télévision canadienne, mais je n'en ai aucun souvenir. Probablement ai-je teint quelques tissus et collants... C'était souvent mon approche: fondamentalement, ne rien faire! C'est en 1967 que j'ai été sollicité comme conseiller artistique de la compagnie, et je n'étais pas vraiment enthousiaste. Dans le théâtre, il y a un tas de choses que je n'aime pas, tout ce qui est lié à l'installation et au démontage... Mais lorsque j'ai pensé aux gens qui pourraient être susceptibles de faire le travail qu'on me demandait, j'ai décidé que je pourrais m'en acquitter, avec l'idée que je serais moins choqué par ce que j'irais voir. C'était une façon peu reluisante et un peu arrogante de prendre une décision, mais c'est ainsi que je le ressentais.Le premier artiste à qui j'ai demandé de réaliser un décor fut Frank Stella. Je crois en fait que Frank m'avait signalé qu'il aimerait faire une scénographie pour Merce... Pour Scramble, dès le début de la chorégraphie, une maquette fut réalisée à partir de l'idée de Frank, et Merce pensa que ça devrait aller. Après cela, le plus souvent, je suggérais tel ou tel artiste, et Merce donnait son avis. S'il jugeait que l'artiste ne convenait pas, il devait répondre: «Peut-être pour plus tard...». Lorsque j'ai contacté Warhol pour lui dire que Merce aimerait qu'il conçoive le décor de Rainforest, Andy me montra quelques coussins et me répondit: «Oh, prends donc ça». -Et pour les costumes? «Oh, ils ne devraient rien porter». Je lui rétorquai qu'à mon avis, cette idée ne collait pas vraiment avec le travail de Merce. Il se contenta de pousser un «Oh», sans suggérer aucune autre idée. Et quand la question des costumes est venue sur la table avec Merce, il a apporté un vêtement dont je pense qu'il le portait en travaillant et qu'il teignait en faisant des noeuds dedans à chaque fois que le tissu se déchirait. «Je pense que quelque chose comme ça pourrait être très bien», me dit-il. Alors j'ai imité ce qu'il m'avait apporté, en coupant des vêtements et en faisant des noeuds.
David VAUGHAN,
Publié le 1995-01-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : musique, danse, art plastique,
Mot(s) Important(s) : scénographie, années 60, happening, années 70, transmission, mémoire, Etats-Unis,
Artiste(s) : David VAUGHAN (rédacteur), John CAGE (compositeur), Merce CUNNINGHAM (chorégraphe), Jasper JOHNS (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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