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Le théâtre des Argentines
Histoires d'exils
Matthias Langohff monte Dernières nouvelles de Mataderos sur des textes de Rodrigo Garcia, d'Alejandro Tantanian et d'Osvaldo Lamborghini. Avec Marcial Di Fonzo Bo, jusqu'au 13 juin au théâtre des Amandiers, à Nanterre.
La scène est fermée, bardée par un écran qui empêche toute histoire. C'est que l'histoire qui nous est ici contée passe toute possibilité de devenir un récit, tant les mots que dit cet homme ne peuvent être assumés comme partie intégrante d'une histoire. C'est qu'il raconte, ce jeune homme, et avec la plus grande sobriété, la mise à mort d'un autre jeune homme, avec deux autres camarades. Un jeune homme qui n'avait comme seul tort que d'être né prolétaire, donc estropié, donc mal né, et prêt à mourir, nécessairement parce qu'il ne méritait pas de vivre.
Le récit est clinique, impossible (ou trop facile) sur une scène de théâtre, à moins d'y proposer une véritable solution scénique, comme seuls en sont capables les vrais artisans de la scène.
Matthias Langhoff (d'origine allemande) propose une solution extrêmement simple. L'enfant prolétaire mis à mort ne peut l'être sur la scène brute, mais par la médiation de l'écran. Sur sa peau, on voit une cantatrice prête à mourir, et sous lui, c'est le récit implacable de la torture qui déroule son écheveau de violence ordinaire. Drapé dans une musique d'opéra, assis sur un fauteuil de velours rouge, à côté d'une belle femme élégante, l'homme raconte en toute simplicité l'atrocité extrême d'un viol ordinaire sur un homme ordinaire.
Violence ordinaire, c'est bien le maître mot qui organise la lecture des trois textes composant ces Dernières nouvelles de Mataderos. Aucune (pure) bonne nouvelle depuis le nouveau monde. Juste le contraire. Toute tentative de civilisation se double immédiatement de sa mise en crise barbare. Cet axiome scelle d'emblée le travail que mènent, depuis de nombreuses années, le metteur en scène Matthias Langhoff et l'acteur Marcial Di Fonzo Bo (d'origine argentine).
Cette violente dialectique liant la volonté de vivre des hommes et la scène de leur propre mise à mort est en plein cœur des trois dernières nouvelles des mataderos. Sur fond d'une histoire contextualisée (l'Argentine en prise avec son histoire), le spectacle de Langhoff ne s'en laisse pas conter par une idéologie uniforme. Le premier texte (L'enfant prolétaire, d'Osvaldo Lamborghini, argentin d'Argentine, comme Tantanian) fonctionne comme un prisme qui universalise l'acte de la torture ; il fonctionne du coup comme un prologue aux deux récits qui vont suivre et mettre en scène les deux figures mythologiques (et en même temps parfaitement contestables) de Jorge Luis Borges et Eva Perón – deux présences qui ne peuvent eu aucune façon devenir des modèles historiques exemplaires. Borges et Peron représentent des points-limites de l'histoire argentine, où la norme n'est définitivement plus force de loi. Et pourtant des poètes (jeunes, c'est-à-dire : qui n'ont pas connu cette histoire en direct) ont eu besoin de revisiter des parcours limites. Le grand poète pas si clair (Argentin qui n'aura pas su être absolument clair, comme tout Argentin, comme tout être humain pris dans son histoire), et la pasionaria du peuple devenue martyrologie de sa propre histoire. Le récit que Garcia nous rapporte relativise ce qu'on peut attendre d'un artiste en résistance à sa propre histoire. Quant à l'histoire d'Alejandro Tantanian, elle explore les bas-fonds d'une figure qui n'a jamais cessé de se montrer ambivalente, Eva Perón sauveuse et fossoyeuse du monde (ou de l'Argentine justement, qui n'est pas forcément le monde...).
C'est ici que le théâtre peut ramasser la mise, et reprendre à son compte les combats qui ont vu le jour sur les champs de bataille. Il y apporte le masque, l'écran, l'écrin distant de la scène. C'est à la fois sa faiblesse, mais c'est aussi sa force, celle de pouvoir, depuis les toutes premières loges, dire le monde qui vient et roule à nos pieds, l'Argentine, parcelle du monde qui gonfle, viscéralement, qui explose, qui rugit chaque jour un peu plus fort. Ces trois textes n'auraient pas la force de ce sens théâtral s'ils n'étaient pas portés par Marcial Di Fonzo Bo, un véritable porteur de texte qui soutient, à la première personne, ce qui s'est énoncé, au cinéma, sous la formule de la politique des acteurs. C'est très exactement ce que se passe avec Marcial Di Fonzo Bo : une présence qui se porte garant de la fabrique de sa propre histoire. Effet de réel garanti.
Theâtre Nanterre, Les amandiers, du 20 mai au 13 juin, Tél. 01 46 14 70 00
Bruno TACKELS,
Publié le 2004-05-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : argentine, violence,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Marcial DI FONZO BO (comédien), Matthias LANGHOFF (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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