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La rage à fleur de peau
La Rabbia, de Pippo Delbono.
La Rabbia emprunte son titre au film de Pasolini. Dédicace au poète sous forme de correspondances intimes où, toujours à fleur de peau et de voix sur le fil acéré d'un désespoir rageur, Pippo Delbono nous livre des images d'une subtile et sublime poésie.
« La vérité n'est pas dans un rêve, mais dans beaucoup de rêves. » Cette phrase au début du film La fleur des mille et une nuit, citée par Pippo Delbono en introduction de la pièce, ouvre le champ aux images oniriques qui se succèderont selon un montage très cinématographique. Le micro permet également cette proximité sensible –gros plan auditif- que n'autorise habituellement pas le théâtre : chuchotements, respirations haletantes ou cris, loin de tout naturalisme et qui jouent plus de l'énergie et des modulations d'un concert rock, que du pathos.
Les textes sont lus à un pupitre comme la partition rythmique des actions qui se déroulent « en arrière plan », évinçant la dimension psychologique du dialogue, et laissant alors libre cours au surgissement poétique. Ainsi de la scène où Pippo Delbono donne à « Dimmi che mi ami ; dis-moi que tu m'aimes ; dis moi que tu m'aimeras toujours... » toutes les couleurs possibles de l'injonction - du murmure amoureux à la rage, de l'épuisement à l'exaspération électrique - pendant que Gustavo Giacosa et Piero Corso s'étreignent et luttent torses nus dans la sciure. On pense à Anna Magnani, prise au vertige d'une rupture téléphonique dans La Vocce humana de Rossellini, et traversée simultanément par mille états contradictoires. On pense bien sûr à l'incommunicabilité, au détournement des signes (d'amour, de haine) poussés à leurs extrémités paradoxales et déclinés en de sublimes visions dans les spectacles de Pina Bausch - dont Pippo Delbono a partagé un temps l'aventure de Wuppertal avant que la grande dame ne l'incite à suivre son propre chemin. Les images oracles des films de Pasolini nimbent aussi les voiles de la mariée travestie, échappée tout droit du mariage orgiaque de Salò ou les 120 journées de Sodome.
Pippo Delbono, dont le théâtre prend pour nerf le thème biographique, met en jeu dans tous ses spectacles, des correspondances entre sa réalité intime et des rencontres fortes - littéraires, cinématographiques, humaines. Il oscille alors, à la création de La Rabbia en 1995, entre vagues de désespoir et euphorie, au gré des accès et des rémissions de sa séropositivité.
Les citations, sont toujours remaniées par lui, passées au filtre de la lecture et de l'expérience, réappropriées telles des amulettes de survie. Les vers de Sensation ou de Mauvais Sang côtoient selon une logique organique, ceux de Genet ; des bribes du scénario de La Rabbia ou des citations de Chaplin (Les lumières de la ville) sont ponctuées par des danses provocantes sur les canzonette sixties de Rafaella Carrà. De même dans Mamma Roma de Pasolini, l'ineffable et le tragique culminent sur Violino tzigano de la chanteuse populaire Milva.
Luxe d'amalgames profanes et d'échos bouleversants, rencontres sur le plateau et dans la vie d'êtres que rien ne destinait à cohabiter, soucieuses que sont nos moeurs de maintenir à distance tous ceux qu'elles sacrifient. Comme Bobo, que Pippo Delbono a accueilli dans la compagnie et dans son quotidien après quarante-cinq ans d'enfermement psychiatrique ; Nelson, l'ancien clochard qui sert le thé au public avec superbe dans Gente di plastica ; ou Gustavo Giacosa et Pepe Robledo qui ont tous deux fui l'Argentine, l'un, contre le joug d'une mère un brin possessive, l'autre, pour échapper à la dictature.
Et la citation du poète-vagabond Bernardo Quaranta à qui est dédié la pièce Barboni, de nous rappeler que les fleurs poussent dans la boue mais jamais sur du diamant.
C'est cette boue fertile que Pippo Delbono prend à bras le corps, qu'il secoue en nage comme un ours au sortir de l'eau: la boue des excès et des bords, « toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie » prônées par Rimbaud pour accéder à « l'inconnu », seul vecteur du renouveau poétique ; la boue des territoires sauvages où un théâtre par trop embourgeoisé ne s'aventure plus, celle de l'humain saisi « by the fire side » ; boue aussi du conflit israélo-palestinien qui a conduit la troupe à présenter Guerra dans des camps de réfugiés et à réaliser un film sur le mode du documentaire subjectif.
Cueillir l'or à fleur de déréliction, la beauté brute préservée des camisoles de la normalité, l'enfance intacte au visage lunaire de Gianluca Ballarè ou aux gestes de Bobo, et partager, sans complaisance humaniste ni fielleux apitoiements, sans faire fi du rire qui guette presque toujours le tragique aux entournures : Pippo a, semble t-il, dans sa chair, une conscience un peu trop aigue de la souffrance pour, comme certains, l'accommoder à la sauce spectaculaire. « La nécessité, l'urgence supprime toute possibilité d'esquive et m'oblige à aller directement au cœur des choses » (1), dit-il encore.
Loin de la relation à Dieu, à la religion, qu'entretenait Pasolini et qu'exècre Pippo Delbono car « un hommage n'est pas une apologie, on peut y mettre de la colère »(2), on accède pourtant dans ses pièces à une forme de sacré -un statut d'exception de l'émotion généré par le montage inédit des séquences et des visions qui en appelle à une pulsation lyrique rare : beauté à pic, déchirante, des mots dits en toute simplicité apparente, fulgurances de silences et de tensions des corps, condensées et cadencées au plus proche d'une dynamique extatique. Miraculeux de l'enfance aussi, quand les ailes en papier des anges tournent – ronde à la fin de La Rabbia - comme des pages de vie où tous les prodiges peuvent advenir.
Ce que nous donne à voir et à vivre Pippo Delbono dans son théâtre, avec toute la vitalité désespérée qui le lie à Pasolini, c'est de « l'irréel intact dans le réel dévasté » (René Char), l'émotion vive qui résiste à l'érosion des pertes et des désillusions, la douleur d'une rage d'aimer qui se heurte, le plus souvent âprement, à la vie courante.
1. et 2. Pippo Delbono, Mon Théâtre, livre conçu et réalisé par Myriam Bloedé et Claudia Palazzolo, Le temps du théâtre, Actes Sud, 2004
La Rabbia était présentée les 18 et 19 mai 2004, Barboni, les 20 et 21 mai, Guerra les 22 et 23 mai, Gente di plastica, du 25 au 28 mai 2004 au théâtre du Rond Point.
Cécile FAGGIANO,
Publié le 2004-06-02
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Cécile FAGGIANO (rédacteur), Pippo DELBONO (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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