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D’où tu regardes ?




Fabrice Lambert accule le spectateur dans les retranchements de son regard. Sur le beau, le laid. Sur l’imposture de la représentation.


Il est difficile de rendre compte d’Im-posture, la dernière pièce de Fabrice Lambert, qui, pour la clôture, a repoussé les limites des découvertes, déjà captivantes en bon nombre, qu’aura recélées l’édition 2004 des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis.
Il est difficile de rendre compte d’Im-posture, d’abord pour une question de technique d’écriture. En effet, c’est au travers d’une sorte de coup de théâtre quasi final que cette pièce délivre une part essentielle de sa puissance. Or bien entendu, on s’interdit de le révéler au lecteur.
Il est, ensuite, difficile de rendre compte d’Im-posture, pour une raison éthique. Car ce qu’on voudrait signaler d’abord, très fortement, c’est l’énorme courage dont témoigne cette pièce, dont on serait étonné qu’elle trouve beaucoup de programmateurs à sa hauteur. De sorte qu’on s’engage là sur un terrain de jugement quasi moral, qui ne saurait pleinement valoir argument critique, tant la notion de courage n’est pas précisément opérante au cœur de la question esthétique.
N’empêche. Il est des pièces dont on sort avec le ventre noué, comme d’une rencontre imprévue et pourtant incontournable. Ces pièces sont rares. Im-posture en fait partie. Cela avec d’autant plus de force qu’elle s’inscrit dans le champ de la critique de la représentation et du questionnement du regard, qui, sans cesser de nous captiver intellectuellement, finit aussi par voir son impact s’émousser émotionnellement, à force de resservir toujours les mêmes problématiques. Or Im-posture recèle une puissance d’impact toujours considérable.
Et venons-en aux faits.
Fabrice Lambert est un garçon bien roulé, qui bouge bien. Il est du modèle qui fait que, peu ou prou, un danseur reste un danseur et continue de se repérer comme tel, contre vents nouveaux, remises en causes contemporaines et autres refus du corps glorieux et du beau geste. Puis voilà que dans Im-posture, Fabrice Lambert soumet cet aspect de sa personne à une critique féconde : il invite à son côté sur le plateau Ivan Mathis, un fidèle compagnon artistique, mais qui, tout velu et d’un très ample tour de taille, se situe plutôt à l’inverse du fameux modèle. Barbu et plutôt hirsute de surcroît, on l’imaginerait bien sortant d’un pub à bière pour enfourcher une Harley Davidson.
Un gros mal fagoté sur une scène de danse? Voilà qui n’est certes pas une première. Mais à l’inverse de tant et tant de chorégraphes, belges notamment, Fabrice Lambert ne nous montre pas un gros estampillé dans la catégorie iconique des gros, comme on montre aussi des mongoliens, des immigrés, des drogués, etc., au carnaval des bonnes intentions faussement provocatrices.
Fabrice Lambert et Ivan Mathis, sobrement torses nus, imposent une infinie et absolue présence en duo. Ils juxtaposent deux textures, deux projections au monde, avec entêtement, sans jamais renoncer, à ne montrer que ça : non pas une différence vite fait bien fait, mais notre regard, bel et bien acculé dans ses retranchements, ne pouvant rien voir d’autre que lui-même en train de regarder ces deux corps différents. Comment regarde-t-on une anatomie joliment tournée, et comment une plus disgracieuse ? Quelle fiction y construisons-nous ? Ces corps sont offerts à notre écriture. Et on s’y voit en train de voir.
Ce serait fort, vigoureusement tenu, crânement affirmé, mais encore assez commun, si Im-posture n’instaurait de surcroît une triangulation, en renvoyant le regard vers un écran géant de fond de scène, montrant avec l’infinie lenteur d’un grand rituel, un travail de piercing et de couture d’épiderme à vif, écrasant d’être en gros plan rapproché. On croise tous les jours des centaines d’ados porteurs de piercings. Mais qu’est-ce qui rend ces images ici oppressantes ? L’imposture de la représentation mise à nu.
De la posture de danse, et de ce qu’elle im-prime dans la chair du mental, Im-posture dresse un constat déconstructif avec froide détermination. Il est tout à fait permis de décoller son nez de la scène, et de regarder ce spectacle en le référant par exemple à la dernière crise irakienne dans le registre des images. Fabrice Lambert pose. N’impose pas.
Au regard de quoi, après un exercice prometteur de la jeune turque Aydin Teker, les fabrications de Charlotte Vanden Eynde, dans Map me, en seconde partie de soirée, sont redescendues au rang d’aimable plaisanterie. Là encore, l’intention est de nous révéler les pièges du regard. Mais c’est au prix d’astuces ici, d’effets de foire là, de longueurs par ailleurs. Un joli garçon et une jolie fille blonds à croquer se sont tirés sur les nichons et le zizi, et ils auront de beaux enfants. Ah bon.

Ce dernier programme des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, était accueilli au Centre dramatique national de Montreuil les 26, 27 et 28 mai.


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-06-02

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Fabrice Lambert (chorégraphe), Ivan MATHIS (danseur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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