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Une anti-héritière


Antigone, de Sophocle, vue par Jacques Nichet.



Sous les lumières noires portées par Jacques Nichet, Antigone devient une tragédie du clivage psychique. Une nouvelle traduction rend justice au laconisme de Sophocle, à son arithmétique lexicale élémentaire. Au théâtre de l’Odéon, jusqu’au 12 juin.


Jacques Nichet s’est intéressé à Antigone depuis qu’il a monté Les cerceuils de Zinc de Svetlana Alexievitch et vu Océane Mozas jouer dans cette pièce une femme au deuil bafoué par le pouvoir russe. Pour cette Antigone moderne, il dispose d’une nouvelle traduction, plus près du grec fruste de Sophocle. La
récurrence lexicale en est préservée par les traductrices Irène Bonnaud et Malika Hammou : « faire, crime, malheurs, désastre, profit, loi, main, haïr, aimer, sauvage… » semblent les termes d’une équation à résoudre. La distribution d’origine, réduite, est conservée mais les groupes de rôles correspondant à chaque acteur se modifient et font saillir le clivage d’une œuvre qui s’intitule « contre-descendance ».
Un conflit ouvre l’intrigue qui fit s’entretuer les fils d’Œdipe devant les murs de Thèbes, Polynice le contestataire et Étéocle le roi légitime. Son successeur et oncle, Créon (Alain Fromager), décide de l’honorer et de punir le premier en l’interdisant de sépulture. Un roi qui ne peut « dicter des lois », dit-il, reste le plus « abject » des hommes, moins qu’un homme, voire une femme. Ses répliques abondent, commentant son « horreur » des hommes soumis. Selon un inexorable retour du refoulé, la mise en scène le conduit à se travestir en son épouse et à tenir ce rôle sans perruque. Il reste qu’il a perturbé une tradition, lui qui symbolise un père chargé de transmettre. Il déclenche la crise de mélancolie d’Antigone qui invoque les droits du sang pour enterrer Polynice selon les lois des dieux, au mépris de sa propre vie. Que son fiancé Hemmon le fils de Créon, soit joué par Océane Mozas, indique que, par rapport au roi, Antigone est à la place d’une fille. Rejointe dans la grotte où elle a été murée vivante, par ce double, elle incarne la pulsion de mort d’un père contre son héritier. La pièce dresse un théâtre mental et se centre sur la psyché de Créon. Cet aspect départage le port de costumes blancs (le clan royal, le « soi ») ou sombres (les « autres ») et ordonne une scénographie abstraite. Un praticable central et carré accueille les moments décisifs. Des chiffons mauves le recouvrent comme des dépouilles ou de vagues parchemins délavés ; un pan s’en relève jusqu’à se dresser en une surface clivée d’où Antigone chute dans le tellurique, puis contre lequel Créon se brise.
La lecture politique d’Antigone dénonce dans l’Occident, la continuité grecque via la composition du chœur. Des musiciens-chanteurs catalan, malien, yiddish, haïtien, algérien, par leurs nationalités historiquement dominées reprochent muettement l’équivocité d’une cité déchirée par les querelles des Labdacides mais qui prétend se régir rationnellement. Le logos, pour Antigone et Créon, est une tactique et non un outil de dévoilement de la vérité. La direction d’acteurs leur confère la maestria de raisonneurs captieux. Tirésias ne raisonne le roi qu’en faisant vibrer sa corde superstitieuse. Mireille Mossé, actrice qui par sa taille d’enfant tient du prodige, est à la fois le devin monté sur les épaules d’un messager, et le garde qui trahit Antigone, tour à tour aux yeux de Créon en sombre envoyé des dieux et en blanc allié objectif. Des lumières noires, des éclairs balayés, des cris d’oiseaux restituent la peur d’un coupable. Dans ces méandres tragiques, Jacques Nichet fait parler les corps et installe Antigone sur le terrain de l’inconscient, propice aux catharsis singulières : la corporéité des « autres » différencie celle d’Océane Mozas ou d’Alain Fromager tels des canons de la plastique dominante. Jacques Nichet laisse Créon se trahir comme (im)posture phallocrate et ethnocentrique. Sa déroute ultime rappelle que le « trop tard » rend dérisoire toute rhétorique du rachat et du pardon.


Antigone, de Sophocle, mise en scène de Jacques Nichet, au théâtre de l’Odéon-Atelier Berthier, jusqu’au 12 juin 2004. Tél. : 01 44 85 40 40 / www.theatre-odeon.fr

Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2004-06-02

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Mari-Mai CORBEL (rédacteur), Jacques Nichet (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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