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Enfer mondain

Feydeau revu par Stanislas Nordey.

Chapeau : Stanislas Nordey révèle un Feydeau entre Kafka et les Marx Brothers. La pièce écrite en 1907 montre un univers bourgeois où il est sans cesse question de bonne santé sexuelle mais jamais d'amour : un enfer.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Mari-Mai CORBEL rédacteur
Georges FEYDEAU auteur
Stanislas NORDEY Metteur en scène

Texte : Avec Stanislas Nordey qui a monté Pasolini, Werner Schwab et Didier-Georges Gabily, le théâtre s'affirme comme lieu de réflexion sur lui-même, de « mise en perspective de la poésie ». À nouveau le metteur en scène s'empare d'un texte pour un procès de la représentation. Stanislas Nordey qualifie Feydeau de « premier écrivain du XXe siècle plutôt que de dernier du XIXe, proche de Kafka, de Ionesco ». Les personnages se vident de leur chair, ils annoncent leur fin et la mise à jour d'un monde aléatoire, peuplé d'êtres-taupes traversés de forces étrangères à eux-mêmes. Ce projet, à la suite de L'Épreuve du feu de Magnus Dahlström (1), s'inscrit dans l'exploration par le metteur en scène, de la mécanique théâtrale. Chaque phrase est disséquée, articulée, travaillée contre les processus d'identification, à rebrousse-poil de la rengaine du boulevard,tandis qu'une scénographie dédaléenne illustre la désorientation des personnages pris dans un système qui leur échappe et qui reste repérable par les spectateurs, notamment grâce à une dialectique de la couleur : un blanc Courrèges, un rouge sombre, puis un blanc en demi-teinte, pour suivre les réactions en chaîne qui dérèglent en trois actes une bourgeoisie fastidieuse.
A l'acte I, un décor ripoliné, blanc, vide, des personnages monochromes sans ombre, des déplacements hiératiques. Sur les cloisons, la projection en grosses lettres du texte de la didascalie souligne la description maniaque d'un salon touffu. Les comédiens assis à de petits bureaux alignés, font mine de taper à la machine. Ils ôtent leur blouse blanche à mesure de leur prise de parole. Au départ, Raymonde Chandebise (Marie Cariès, en robe verte) se plaint à Lucienne (Valérie Lang, en jaune) des fiascos (sexuels) de son époux. « Ça lui met la puce à l'oreille. » L'intrigue se tisse de double sens (l'assureur Chandebise perd son assurance), marche à l'inconscient, sinue au hasard de Rien à déclarer ? joué aux Nouveautés, invente une histoire de bretelles orthopédiques, un bordel du Minet Galant. Du Minet Galant, Raymonde reçoit les bretelles de Chandebise. Voilà la froideur conjugale expliquée. Il ne lui en faut pas plus pour machiner avec Lucienne un guet-apens et confondre Chandebise au lieu infernal où à l'acte II l'ensemble des personnages entrent en carambolage.
Des draps blancs qui occultaient les cloisons chutent et révèlent un envers du décor d'un rouge sombre. L'intrigue rebondit et attribue à Chandebise un sosie (2), Poche, garçon d'hôtel. Qui est le sosie de l'autre ? Feydeau devient fou, les genres se troublent. Les hommes portent des corsets de travestis et des bottes rouges, à l'instar des dames. Ce rouge évoque la phobie du féminin. Il illustre ce coude à coude entre mari, femme, tenanciers pour défendre leur écosystème sexuel. « Le désir n'a pas de couleur », précise aussi le metteur en scène. Mais il ronge des êtres qui n'ont « rien à se déclarer » et qui tournent en rond, sur le dos (et la fortune) de Chandebise – un dos qui se voûte et que des bretelles orthopédiques redressent. Quiproquo, lits truqués en panne, coups de revolver, transforment l'acte II en champ de bataille. Les bourgeois font la guerre à ce trouble en cavale.
À l'acte III, retour au salon-boîte blanche. Les personnages retrouvent avec leurs blouses, leur sexualité, dissimulée et obsédante, hygiénique et échangiste. Au final, Stanislas Nordey propose une chorégraphie de puces et d'oreilles géantes, grotesques, tandis que la lumière baisse et métamorphose les personnages en bestioles fantastiques. La toile à damier multicolore qui descend des cintres évoque alors le manteau d'Arlequin : le vaudeville reste une arlequinade.


(1)L'Épreuve du feu a été en partie reçu comme un texte insoutenable. Stanislas Nordey y avait vu d'une « chronique du desarroi » dans « la solitude des villes », qui parlait «du mensonge et de la fiction ». Une « métaphore de l'acteur, de ce qu'il engage ».
(2) Feydeau traite avec La Puce à l'oreille le thème du sosie. Voir l'Amphitryon de Molière où Sosie se dit tour à tour maître ou valet. Dans La Puce... il y a Olympe et Eugénie. Eugénie (1826-1920) épouse de napoléon III n'est pas un hasard : Feydeau se croyait un bâtard de l'empereur.

La Puce à l'oreille, de Feydeau, mise en scène de Stanislas Nordey. Théâtre national de la Colline, à Paris, jusqu'au 18 juin. Tél. : 01 44 62 52 52, www.colline.fr.

Date de publication : 02/06/2004


Inséré le : 01/06/2004 00:00
Thèmes : théâtre,