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Damnation vidéo cube.
On donne en reprise à l'Opéra Bastille la « légende dramatique » de Berlioz La damnation de Faust, mise en scène par le Québécois Robert Lepage.
Il n'y a bien qu'à l'opéra que l'on sauvegarde le goût de ces interludes qui tirent sourire et satisfaction par l'aisance virtuose et l'esprit alerte qui les amènent, sans qu'ils soient soulignés par des délires imagés d'hallucinés ou des étendues dramaturgiques sans fond. C'est un des bonheurs de ces maisons aussi énormes dans les villes qu'elles sont indifférentes à la vie courante. Elles en tirent, au moins, leur charme, si ce mot veut encore dire quelque chose. L'esprit français (l'humeur aujourd'hui est gamine), avide de critique autant que de (son propre) tragique, n'a jamais su bien y faire. Le Québécois Robert Lepage, dont on connaît déjà des spectacles plein de finesse dont il fut l'auteur, metteur en scène et comédien ainsi que son centre de production pluridisciplinaire La Caserne Dalhousie, se montre doué à l'affaire, quitte à en oublier les prétextes. Dans son Faust remonté à Bastille, les diablotins dégoulinent des parois, les soldats les remontent à pic, les danseuses-furies habitent les cases avec autant d'aisance que Berlioz fait voyager ce Faust sans coup férir d'une plaine de Hongrie à son cabinet d'étude en Allemagne, de cavernes en enfer ; et que la vidéo se prête à tous les imaginaires, abstraits, mélancoliques, imagés ou symboliques, à la demande.
C'est ici comme si rien ne tenait plus à rien. Dans un décor vertical et plat fait d'un échafaudage dessinant un quadrillage de cases qui rappelle un jeu télévisé oublié, Faust se promène dans son esprit, tour à tour dans un livre, dans sa propre face ou en forêt. Les esthétiques se déclinent comme les robes de la frivole, au rythme d'une reine vidéo qui couvre le tout, ombres ou saynètes à la Wilson, cavaliers de l'ombre chevauchant un cheval de Muybridge, cascades de cirque, Cènes vivantes et Christs kaléidoscopés ; l'invention ne tarit pas comme dans les meilleurs jeux. Pris dans la mascarade, un pimpant Méphisto (Samuel Ramey) claironne à son aise, léger et ironique, quand Faust (Paul Groves) taciturne peine à sortir de ses cases ; dans le vide de Bastille, l'orchestre se donne et gonfle enfin les voiles de la partition, toute sujette à ses propres terreurs, et il faut parfois fermer les yeux pour sentir l'espace turbulent, aussi généreux que retors, qu'ouvre Berlioz.
Le Faust de Berlioz est atypique ; il était aussi peu destiné à la scène qu'il suit le drame rendu célèbre par Goethe. Ce héros n'est ni tenté par la gloire ni tourmenté par son mysticisme ; il préfère la contemplation en forêt et tombera amoureux de Marguerite comme on tombe dans un piège, sans plus d'ambition. Romantique, il est pris entre l'idéal et le réel, et voudrait vivre entre, avec, les deux, comme son auteur (Berlioz a cosigné le livret, avec Almire Gandonnière). La musique est toute fiévreuse de ces atermoiements, entre les élans du chant à dire les visions de l'intime et de vigoureux chœurs, entre un Méphisto plus plaisantin que diabolique et les rêves enamourées d'une jeune fille. La mise en scène de Lepage voudrait être mentale, elle perd toute la vigueur de la partition, et s'agite pour combler le manque qu'elle a elle-même imposé. La perspective symboliste du décor, qui peine à assurer ses symétries (plexis fléchis, tentures pliées, danseuses asynchrones...), résonne étrangement devant le mélange d'inventivité et de condensation de l'opéra qui, lui, se joue des genres et n'impose aucun de ses stratagèmes.
Et l'architecte du lieu n'a pu rêver mise en scène plus idoine pour souligner l'épaisseur de son cadre de scène, avec pour exemple cette scène finale symboliste comme on n'en verra jamais plus avant les prochaines années folles, épilogue où il faut rire des guirlandes de gamins drapés de blanc et mal rangés, de ces affables esthètes sérieux comme des statues de foire et d'une échelle de la rédemption descendant des cintres paradisiaques devant un ciel bleuté sans perspective cher à la fin d'un siècle ancien. L'opéra a été créé au Japon, et on a dû y voir – réjouissons-nous – les oeuvres de notre vieille Europe. Les arts mondialisés ne connaissant plus de frontières, l'ironie y gagne et il nous est donné d'en rire, c'est heureux, quitte à moquer ensemble ce Faust épigone du compositeur qui tient moins de Goethe que du romantisme éperdu – qui lui le mérite moins. Aussi peu tragiques que son héros lascif, nous ne sommes ni tentés ni malfaisants, nous sommes les anges peinards de ces voix graves... encore incertains de ne pas avoir ri autant du metteur en scène et de sa caméra sans doute nippone. On commémore comme ailleurs, mais sans buffet ni diplomates, d'autres ententes cordiales.
La damnation de Faust, d'Hector Berlioz, mise en scène de Robert Lepage, à l'Opéra Bastille jusqu'au 10 juin. www.opera-de-paris.fr
Compagnie Ex Machina de Robert Lepage : www.exmachina.qc.cq
Eric VAUTRIN,
Publié le 2004-06-02
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Eric VAUTRIN (rédacteur), Robert LEPAGE (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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