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Un corps en hiver




Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, l’univers sombre et tourmenté de la danseuse et marionnettiste Ilka Schönbein sur la musique de Schubert.


En adaptant Le Voyage d’hiver de Schubert pour la scène, la danseuse et marionnettiste allemande a voulu donner une portée universelle à cette œuvre romantique. Pour Ilka Schönbein, nous sommes tous des âmes errantes à la recherche perpétuelle d’un foyer qui pourrait guérir nos angoisses. La plainte du jeune homme vagabond en proie aux tourments de la déception amoureuse devient ainsi celle d’une femme traversée par la mort et la douleur de vivre. Pas d’adaptation théâtrale de ce récit lyrique, mais une transposition visuelle où la musique et les poèmes ont toute leur place grâce à un accordéoniste, un chanteur haute-contre et une conteuse qui restitue les lieder traduits en français. Sur un petit carrousel nu, Ilka Schönbein incarne les émotions pures décrites dans les vers de Wilhelm Müller — une douzaine de poèmes du cycle schubertien ont été choisis. Peu d’accessoires (un lit incliné qui deviendra tombe, le cadre d’une fenêtre, des miettes de papier symbolisant la neige…), mais des figures d’allure morbide qui installent une atmosphère fantastique. Pour Ilka Schönbein, le déchirement de l’âme se traduit par une désagrégation de la chair. Son corps, émacié et livide, se démultiplie imperceptiblement par le biais de masques corporels : des prothèses portant l’empreinte de son visage, de ses membres, de son torse, nous donnent à voir un corps désarticulé, aussi disloqué que le cœur du personnage. La peau se fait miroir du désespoir et offre l’image d’un corps torturé : cœur brisé, ventre poignardé, tête retournée… La lente agonie de cette femme engendre autant de monstres qu’il y a de poèmes, ponctués par le chant cristallin de Christian Ilg et la voix limpide de Paule d’Héria. On peut regretter le caractère sanguinolent de certains tableaux qui appuient la dimension sensationnelle au détriment de l’émotion, alors qu’une première version du spectacle au festival international de marionnettes de Charleville-Mézières en septembre dernier, avait gardé, à notre avis, la sobriété nécessaire. Il reste l’art précieux d’Ilka Schönbein, qui a créé sa propre forme d’expression à partir de la danse eurythmique, du mime et de la marionnette : la « danse de l’être », cousine du butoh, dont l’énergie passe par le corps pour se prolonger dans des figures humaines ou zoomorphes. « J’ai laissé la marionnette prendre possession de mon corps. », écrit la fondatrice du Theater Meschugge (meschugge, signifiant « fou » en yiddish). Dans Métamorphoses, le spectacle de rue qui l’a révélée, où elle donnait naissance à des fantômes, ou dans Le Voyage d’hiver, Ilka Schönbein nous offre bien une forme contemporaine de théâtre « cérémoniel ». Une manière sensible de faire parler la foule d’êtres qui nous habitent.

Voyage d’hiver, d’après Franz Schubert et Wilhelm Müller, création Ilka Schönbein, mise en scène de Ute Hallaschka, jusqu’au 12 juin au théâtre de la Commune, CDN d’Aubervilliers. Tél. : 01 48 33 16 16.

Naly GERARD,
Publié le 2004-06-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) :
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Artiste(s) : Naly GERARD (rédacteur), Ilka SCHÖNBEIN (danseur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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