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L'obscénité des camps
«An die Musik»
An die Musik avait secoué le festival de Nancy en 1975. Une déflagration dans la mémoire collective de l'Holocauste. Vingt-cinq ans plus tard, le metteur en scène Pip Simmons reprend ce spectacle dérangeant.
1975. Au Festival international de théâtre de Nancy, Pip Simmons présente An die Musik. Ce spectacle, créé au Théâtre Piccolo de Rotterdam, retentit comme une déflagration dans la confusion qui nimbe la mémoire collective de l'Holocauste. Pas de discours, pas de charniers, pas de larmes. De la musique. Schubert joué dans un camp de la mort par un orchestre de Juifs, pour un parterre de nazis. . . Divertissement atroce qui commence par une scène dérisoire, tirée du «rêve» d'Anne Frank, un festin d'os de carton-pâte qu'un S.S. sert à une famille juive avec un raffinement cérémonial. L'officier s'amuse avec ces clowns pathétiques qui miment les stéréotypes du Juif. Puis il range ses marionnettes. Sur le ton d'une revue de music-hall, il mène l'entraînement des musiciens, malingres pantins, exténués par l'absurde des exercices physiques, la rudesse des coups et l'humiliation des punitions. «Ladies and Gentlemen», soirée spéciale Culture juive. . . «L'ambiguïté de ce spectacle limite, agressif, accusateur, sa beauté, son burlesque d'épouvante, la théâtralité délibérée du dernier tableau ébranlent les consciences et les nerfs, restent dans la peau comme une gène, comme un organe malade» écrit alors Colette Godard dans Le Monde (19 mai 1975). Le réalisme stupéfiant du jeu d'acteur juxtaposé au grotesque de la gestuelle met à nu le terrifiant mécanisme d'annihilation de l'individu. Ce «spectacle dans le spectacle» brise les règles traditionnelles de la re-présentation et empêche d'être spectateur. Jusqu'à l'inadmissible pour certains. Le 18 janvier 1976, le Groupe Foudre d'intervention culturelle, maoïste, vient ainsi interrompre une matinée au Théâtre Récamier, à Paris: «La pièce doit être interdite parce qu'elle fait du rapport bourreau / victime l'objet d'un spectacle possible, c'est-à-dire quelque chose que l'on peut regarder sans être soi-même un bourreau» explique-t-il. (manifeste publié dans Le Figaro, 19 janvier 1976).
2000. Pip Simmons reprend An die Musik au Théâtre juif de Bucarest avec des comédiens roumains. Vingt-cinq ans ont passé. Exercice périlleux que cette confrontation avec le travail du temps.
Le spectacle heurte sans doute moins frontalement, maintenant que l'émotivité du deuil s'est apaisée dans le decorum des commémorations et que le regard s'est habitué à compatir devant la guerre télévisée. An die musik sème un trouble, au-delà du devoir de mémoire, au-delà de la charge émotionnelle, propage une onde de choc qui vient déloger les bonnes consciences abritées derrière le paravent de l'Histoire et la responsabilité dénoncée des autres. Quels autres ?
Entretien en texte intégral
Gwénola DAVID,
Publié le 2000-07-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : holocauste, mémoire, conscience, interprétation, polémique,
Artiste(s) : Pip Simmons (metteur en scène), Gwénola DAVID (rédacteur), Anne Frank (écrivain), Franz Schubert (musicien), William SHAKESPEARE (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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