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La forge des identités
Hadid au centre national de la danse
La danse est un travail. Avec Laurence Rondoni et Mohamed Shafik, sa force doit bousculer les identités mondialisées.
En Egypte, comme ailleurs dans la banlieue planétaire, le labeur physique continue d'être visible à tous, quotidien, dans la rue. Danseur et chorégraphe au Caire, Mohamed Shafik en déduit un double mouvement d'idée : la danse est aussi un travail physique, et les travailleurs (non-artistes) peuvent se transporter physiquement au cœur de la danse.
La pièce Hadid – ce qui signifie métal – est l'aboutissement de cette attitude. Elle démarre et se conclut dans les gerbes d'étincelles d'un atelier de métallos soudeurs au travail. Cela se passe à Château-Thierry, dans l'Aisne, où l'événement artistique demeure une rareté. A l'initiative de L'Echangeur, centre de création et de production, la municipalité a accepté d'aménager sommairement en salle de spectacle un ancien atelier de l'usine Lu, délocalisée voici quelques années.
En scène, les métallos soudeurs sont les stagiaires d'une formation montée à cette occasion par la Mission locale de l'emploi. Que viennent faire ces jeunes Français, éventuellement franco-maghrébins, au milieu d'artistes conduits par un chorégraphe égyptien ? Ils forgent un nouvel espace de visibilité planétaire, quand la mondialisation met chacun au défi de se fabriquer des identités ouvertes, mouvantes et créatrices, là où la tourmente ultralibérale se contente d'abandonner chacun au désarroi de sa perte de repères. Concrètement, le stage des métallos soudeurs de Château-Thierry sera pour la plupart une voie d'accès à un emploi. Et sur ce chemin, le croisement avec des danseurs aura voulu redonner corps à l'idée de métier, de savoir et de lien.
D'un côté : des arcs portés à 1300 °, une chaleur minimum de 50 ° dans les parages, un risque réel d'attraper un jour dans l'œil une étincelle perdue. De l'autre, des danseurs s'échauffant pendant trois heures et terminant leur journée essorés, avec un risque réel de se briser. « Je n'imaginais pas du tout la vie des danseurs comme ça. », remarque l'un des stagiaires. Dans l'entre-deux-groupes, les travailleurs manuels forgent un portique métallique ascensionnel dont s'empareront les artistes du geste pour en découdre avec l'espace. Ils découpent aussi un grand pont qui, malgré tout, ne parviendra pas à relier durablement les deux côtés de la scène.
Dans un coin, Mohamed Shafik s'emploie à tordre à mains nues des tiges de métal. Sa vision de son art est ainsi faite : toute de confrontation directe avec la matière abrasive du monde. Et l'objet qu'il façonne prend l'allure d'un indémêlable nœud d'acier. Avec quatre danseurs, sa chorégraphie tient de cela, toute en arêtes vives, en directions franches qui se brisent et se tordent. Les mouvements rugissent depuis l'épaule. Les courses vont se fracasser contre les parois. Entre l'envol à la barre, l'effondrement sur le béton, la danse tient d'un vacarme corporel agrippant avec rage les enjeux du monde.
On ne s'étonne pas qu'Alain Platel, côté profil dramaturgique, et Wim Vandekeybus, côté énergie, soient les références annoncées de Mohamed Shafik. Il a fait jusque là énormément de chemin, depuis le ballet d'opéra du Caire, en passant par l'empreinte d'une modernité béjartienne d'exportation, pour finir par braver les interdits d'un régime dictatorial et d'une société en proie aux tentations intégristes.
Cette chorégraphie en ébullition témoigne physiquement d'un engagement exceptionnel. Elle charrie, elle bouscule, se laisse elle-même secouer, entre profération d'une poésie expressionniste et farouche (signée par le chorégraphe même), et airs illuminés d'un chanteur d'opéra qui traverse la scène. Sur une plateforme surplombante, le musicien pratique lui aussi la soudure des extrêmes, passant de l'oud délicat aux riffs de la guitare électrique.
Une autre présence, éminemment discrète, niche au cœur des stridences et des crépitements. C'est celle de Laurence Rondoni, artiste chorégraphique française, qui depuis trois ans a décidé que sa place est aux côtés d'artistes de pays désignés comme appartenant au règne du Mal par la plus grande puissance de la planète. Elle cosigne la pièce Hadid. Dans la forge des identités, elle est au labeur d'une nouvelle fonction d'artiste : celle de chorégraphe-accoucheuse-transmetteuse. Toute d'observation, d'écoute et d'idées, elle trace elle-aussi les chemins d'invention qui donnent corps et formes à l'urgence des actes et des idées.
Autre présence féminine, à même le plateau d'Hadid, Marielle Girard relève le défi de s'imposer dans le pack de ses partenaires masculins. Sans doute est-il un peu dommage qu'elle n'y parvienne – très bien – que parce qu'elle a la force de se battre sur leur propre terrain. Car parfois, l'ardeur juvénile et hyper-masculine qui font le souffle d'Hadid, font frôler à la pièce un état de saturation, comme si elle était broyée à sa propre forge.
Mohamed Shafik est représentatif d'une certaine tradition de la modernité en danse, et plus particulièrement de la danse-théâtre (assez déclamatoire). Il est de ces artistes qui pensent et montrent que l'art est un reflet des réalités du monde. Cela avec une force remarquable. Or l'art n'est-il pas, tout autant, un lieu de fabrication d'une part des réalités du monde ? Particulièrement la danse, en son action physique, son labeur. Or qui a peur de ce que le féminin annonce, dans cette forge des identités ?
Hadid a été créé les 11 et 12 juin à Château-Thierry, dans le cadre d'une Résidanse de L'échangeur. La pièce est programmée du 22 au 24 novembre 2004 par le CND, à Pantin.www.cnd.fr
Gérard MAYEN,
Publié le 2004-06-17
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : identité, mondialisation, travail,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Mohamed SHAFIK (chorégraphe), Laurence RONDONI (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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