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Carottes géantes et lapins agressifs
Le festival de cinéma d'animation d'Annecy
A cinquante ans, le cinéma d'animation a pris du ventre. De retour du festival d'Annecy, Hervé Joubert-Laurencin livre ses premières impressions, à suivre la semaine prochaine.
(Annecy, envoyé spécial)
La séance la plus excitante du vingt-huitième festival de cinéma d'animation d'Annecy était, dans un creux du dernier jour, le programme intitulé « Le grand sommeil », qui n'est autre qu'une rubrique nécrologique durant laquelle on voit des films d'artistes morts dans l'année. Ce n'est évidemment pas un bon signe.
Dans ce programme, un court métrage de 1965 en papiers découpés des regrettés René Laloux et Roland Topor : Les escargots(1), donnait à voir de surcroît, à travers sa métaphore anti-conformiste, un stupéfiant raccourci de l'histoire même du festival d'Annecy.
Au début du récit, les salades d'un pauvre paysan isolé ne poussent pas : c'est la crise du film d'animation français. Après l'industrialisation manquée du dessin animé français dans l'après-après-guerre, vinrent les lamentations sur l'état de l'art et de l'industrie, puis la défense et illustration cinéphilique de cet « art ignoré » par festival culturel interposé : Cannes (1954-1956), puis Annecy (à partir de 1960). Le brave paysan burlesque toporien pleure tant devant ses salades raplapla que ses larmes amères font miraculeusement et démesurément grandir les laitues et prospérer son champ. Il n'a alors plus d'autre solution que de se désespérer volontairement afin de pleurer autant qu'il est possible, et va jusqu'à inventer une artisanale mais efficace machine à bretelles pour se botter les fesses. La métaphore qui, en 1965, visait probablement le cinéma et l'art officiels comme machine à pathos, engin à faire pleurer dans les chaumières, devient plus cruelle rétrospectivement : puisqu'il convient de pleurer sur la création française, on adjoint aux artistes, pour les défendre et les réconcilier avec le grand public, le petit commerce international qui pourra lui botter les fesses. Celui de l'abêtissement par le dessin animé. Celui-là a toujours existé et existera toujours, il n'a besoin d'aucun festival pour se reproduire, sinon pour engraisser. C'est celui dont la télévision, (historiquement la première des « nouvelles images », cette expression-clé de l'idéologie moderniste des années 80) est le plus gros consommateur. Alors la machine s'emballe : dans le film de Topor et Laloux débarquent ceux qui n'étaient pas prévus, les escargots (ceux du titre) ! Croquant les salades géantes, ils deviennent eux-mêmes monstrueux et ravagent toute vie et toute civilisation humaine, gobent les femmes nues, écrasent les maris et attirent les enfants dans leur grande coquille noire avec de rudimentaires dessins de chats géométriques faits de quelques points lumineux. En continuant de pleurer sur le supposé malheur des artistes, déjà gravement intermittents, on invente le Plan de développement technologique et le Marché. Le MIFA, marché du film d'animation, est fondé en 1985 une époque où Bernard Tapie était un grand homme , sur le modèle du marché cannois. Malheureusement, le MIFA n'est plus, en 2004, qu'une foire-exposition sans acheteurs, en tout cas si l'on interroge les festivaliers, unanimes depuis quelques années déjà à contredire la propagande officielle annecienne sur ce sujet. Une fois repus, et la destruction de toute civilisation étant accomplie, les monstres imaginés par Topor et Laloux se calment, disparaissent dans le paysage et la vie reprend. Alors le paysan recommence l'opération du début de l'histoire : il plante des carottes et pleure, pleure, et les carottes grossissent, grossissent. Au dernier plan, trois lapins géants débouchent dans son dos et font méchamment face au spectateur du film. Alors, aussi stupéfiant que cela puisse paraître à celui qui n'a jamais mis les pieds ces dernières années au festival d'Annecy, on reconnaît cruellement, dans ce dernier plan, très exactement le festival 2004. De fait, on est bien obligé de raconter ce qu'on a vu et entendu : dès la rue annecienne, la signalétique était cette année constituée de carottes géantes et de lapins agressifs, ce qui ne serait que du mauvais goût (il y a deux ans c'était une vache folle sur fond d'alpages qui symbolisait le festival), si un film introductif aux décibels élevés n'avait de plus ouvert toutes les séances de sa rhétorique proprement fasciste (qu'on en juge : un personnage désigné comme un colleur d'affiches de l'opposition est humilié par des nervis qui le condamnent à être filmé en slip, l'acte du cinéma, caméra et clap, est comparé à une fusillade sanglante, enfin le pinceau et l'encre, les plus vieux symboles du dessin animé traditionnel, deviennent le balai et la colle de la propagande : rien que ça !), enfin le « directeur artistique », sous prétexte d'un gentil amusement collectif, fait chanter au public de la soirée de remise des prix un karaoké sur le modèle du Rocky Horror Picture Show, l'érotisme et la provocation en moins, à l'aide de ce jingle abêtissant ! On croit rêver.
Mais non, on n'a pas rêvé puisqu'on se réveille un peu groggy, engagés volontaires de ce Mondial de l'animation, venus là sans doute en souvenir du festival de l'art de l'animation qui constituait autrefois une légère mais réelle contrepartie au modèle dominant de toujours, « disneyen » ou « cartoonesque » (au fait, cette année, c'est un cartoon inodore aux effets vaguement virtuoses, mais produit par Disney, qui a décroché le plus prestigieux prix d'animation du monde à Annecy), et aussi parce qu'on y retrouve, malgré toute cette étouffante pacotille, sur le nombre énorme de festivaliers du monde entier, les amis, les courageux producteurs d'artistes dignes de ce nom qui se comptent, aujourd'hui dans le monde, sur les doigts de la main, les films d'école de plus en plus importants et intéressants vu la pénurie de productions professionnelles indépendantes, et les quelques films originaux et importants présentés cette année qui surnagent, malgré tout, avec ou sans prix, dans cette déshonorante fondue savoyarde.
On comprend dès lors pourquoi personne à Annecy n'a même imaginé que 2004 aurait pu être le cinquantenaire de l'invention de l'expression et de la notion de « cinéma d'animation », guère utilisée avant 1954, et se révélant au monde cette année-là avec la Palme d'Or cannoise décernée à Blinkity Blank de Norman McLaren avant de se confirmer par l'invention des JICA (Journées Internationales du Cinéma d'Animation) à Cannes en 1956, autrement dit du « festival d'Annecy ».
A suivre...
Le festival international du film d'animation d'Annecy avait lieu du 7 au 12 juin 2004. www.annecy.org
Hervé JOUBERT-LAURENCIN,
Publié le 2004-06-17
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
Thème(s) : cinéma,
Mot(s) Important(s) : festival, cinéma, animation,
Artiste(s) : Hervé JOUBERT-LAURENCIN (rédacteur), Hervé JOUBERT-LAURENCIN (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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