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Je vous offre de l'or


Un projet franco-tunisien à Grenoble



Les Mauvaises Herbes, collectif grenoblois qui œuvre à la lisière des champs pédagogique et artistique, se lie aux Hirondelles de Sousse, en Tunisie, pour Allure Modérée, un projet réjouissant qui entraîne une cinquantaine d'élèves « producteurs de signes ». A Grenoble, jusqu'au 19 juin.


Une jeune fille – mais cela aurait pu être un garçon ? traverse le terrain de sport, vient à votre rencontre, un gobelet en plastique à la main. Elle vous le tend, et vous dit sans chichis : « Je vous offre de l'or. » Puis repart en quête d'un autre verre à offrir, vous laissant seul avec le goût d'un délicat vin de pêche, et un peu de rêve en partage. Sur l'herbe, au fur et à mesure qu'arrivent les « spectateurs », d'autres jeunes gens entament une étrange parade, bardés de miroirs qui reflètent le jour tombant. C'est ainsi que commence Allure modérée, en silence, sans précipitation, dans le calme d'un quartier excentré de Grenoble, au lycée André-Argouges. Ni spectacle, ni performance, juste une offrande à ouvertures multiples. Pendant plus de deux heures, la cinquantaine de jeunes officiants de cet acte singulier vous entraîne dans un parcours insolite et réjouissant, passant de l'intérieur à l'extérieur, avec habitation temporaire d'un gymnase puis d'une piscine, dont les moindres recoins transformés en alvéoles où, ici, une jeune fille allongée sous un abracadabrant enchevêtrement d'animaux gonflables chuchote un texte poétique ; là, une belle se cloître dans un réduit dont elle obstrue l'entrée en tissant une toile de laine ; ailleurs, un petit groupe a investi les douches pour une installation ruisselante. Dans les deux grands espaces du gymnase, chacun s'affaire, à griffonner des mots qui seront ensuite accrochés à des ballons de couleur gonflés à l'hélium, à dessiner au sol des figures à l'aide de petits bouts de bois, à installer un bivouac de fortune avec toutes sortes d'objets hétéroclites. Au dehors, on retrouve un sentier de bottes rouges, des galets teintés de bleu parsemés dans l'herbe, des silhouettes découpées dans l'aluminium qui dansent dans le vent, suspendues aux branches d'un arbre, etc. Une esthétique du divers, pour le moins, qui tient et fait lien, tissée par les multiples présences en mouvement des jeunes « acteurs » de cette Allure modérée.
Dans le train qui vous menait à Grenoble, vous avez lu, dans le dernier numéro de Frictions, ces mots de Marie-José Mondzain : « Construire une relation, c'est d'abord donner du temps, avant de partager un espace. (...) Les artistes, au fond, qu'est-ce que c'est ? Ce sont des personnes qui éprouvent la temporalité de leur vie et du groupe de façon totalement singulière, qui se chargent dans cette école particulière de la temporalité de produire des signes qui ont pour désir, pour visée, de ne pas être soumis aux simples lois du temps. » C'est exactement de cela, et pas seulement, dont il s'agit ici, au cœur de ce projet unique, singulier. Les jeunes garçons et filles, français et tunisiens, qui sont les « producteurs de signes » d'Allure Modérée, ne deviendront pas tous « artistes », loin s'en faut. Mais au moins auront-ils goûté, éprouvé, expérimenté, cette école de la temporalité et du partage que leur aura offert ce chantier artistique. Initié par le collectif des Mauvaises Herbes, à Grenoble, le projet résulte d'un échange mené ces dernières années avec plusieurs établissements scolaires et universitaires de Sousse, en Tunisie. Le cadre qui a permis ce croisement porte le nom de « jumelage international », un titre bien ronflant au regard des trop maigres moyens alloués à cette expérience dont on ne comprend guère, à la vivre ne serait-ce qu'un soir, qu'elle ne fasse pas davantage... école. A Grenoble même, si la municipalité du socialiste Michel Destot et le Rectorat de l'académie de Grenoble accompagnent financièrement les Mauvaises Herbes, la Direction régionale des affaires culturelles de Rhône-Alpes ne serait-elle pas bien inspirée de soutenir avec plus d'enthousiasme une telle aventure ? Et quid des « acteurs culturels » grenoblois ? L'équipe de direction de la Maison de la Culture de Grenoble, sans doute trop occupée par la réouverture du lieu, à l'automne, n'est pas annoncée, et une importante personnalité culturelle grenobloise, jointe par téléphone, demande naïvement : « C'est quand ? » C'est maintenant, et tout près de chez vous... Dommage, tout de même, de se priver de tant de simple beauté, de générosité détendue, de s'isoler dans son quant-à-soi au lieu de jouir d'une telle ouverture dans le sensible. Sans doute, tout ce beau monde cultivé et culturel signera t-il une pétition de principe le jour où les Mauvaises Herbes devront cesser, faute de soutien, toute activité. Car on imagine assez aisément que pour l'actuelle administration de l'Education nationale, un projet comme Allure Modérée (et des enjeux qu'il met en œuvre) fait partie des « encombrants » dont on attend le prochain ramassage ! Après quinze ans de militantisme pédagogique avec les Mauvaises Herbes, Patrick Le Coustumer, professeur d'arts plastiques et principal animateur du projet, serait prochainement muté dans le Vercors. Sans doute pour lui apprendre l'art du maquis ?
Dans un livre-objet réalisé par des élèves du Lycée André-Argouges avec l'aide désintéressée du plasticien-graphiste Paul Cox, on peut lire ces mots d'Hanna Arendt (La Crise de la culture) : « L'éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et le sauver de cette ruine inévitable sans le renouvellement de jeunes et de nouveaux venus... à qui nous ne devons pas enlever la chance d'entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n'avions pas prévu, mais les préparer à la tâche de renouveler un monde commun. » Avec le projet mis en œuvre par les Mauvaises Herbes de Grenoble et les Hirondelles (c'est le nom de voyage que se sont donnés les participants tunisiens au projet) de Sousse, ces mots d'Anna Harendt semblent un peu moins vains. Mais qui, aujourd'hui, est encore capable de les entendre ?

Jean-Marc Adolphe

Allure modérée, au Lycée André-Argouges, à Grenoble, jusqu'au 19 juin. Tél. : 04 76 54 46 48 ou 06 16 72 79 52.


Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2004-06-17

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Tunisie, projet, création,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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