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Bagouet, redéfini indéfini


Belle reprise de quatre solos de Dominique Bagouet à l'université Paris-VIII



Douze ans après le décès du chorégraphe, un groupe de jeunes filles redonne présence actuelle et ouverture au potentiel d'écriture de Dominique Bagouet. Les questions de la transmission revues à neuf...


Voici deux ans, les stagiaires de la formation ex.e.r.ce, du Centre chorégraphique national de Montpellier, avaient jeté un froid. Dans le studio portant son nom, bon nombre de ces jeunes danseurs avaient signifié que pour eux Dominique Bagouet faisait décidément partie du passé, relevait bel et bien du répertoire, et que le répertoire passé, ça n'était pas leur truc.
Les membres des Carnets Bagouet, anciens interprètes devenus transmetteurs attentifs et inspirés de ce répertoire, s'en étaient trouvés déstabilisés. Pour eux se posait brutalement la question de se défaire de leur posture d'héritiers entretenant une mémoire, et d'accepter de laisser cette œuvre échapper à leur vigilance, emportée dans les remous moins contrôlés de l'histoire. L'heure a-t-elle sonné, que les témoins directs – même les mieux intentionnés – laissent la place aux libres successeurs, moins précautionneux ?
Jeudi soir à l'Université Paris-VIII, un pas a été franchi par un groupe d'étudiantes du département de danse. Elles présentaient Soirée Bagouet. Soit le rendu d'un cours-atelier sur les questions de l'interprétation, dirigé par Anne-Karine Lescop (1), avec la participation de Sylvie Giron, des Carnets Bagouet.
Quatre solos emblématiques avaient été tirés des pièces Déserts d'amour, F. et Stein, et So Schnell. En un premier temps en cours d'année, les étudiantes-interprètes ont reproduit ces solos dans un esprit de fidélité à ce que les images et les témoignages permettent aujourd'hui d'en percevoir. Peu ou prou jusqu'à ce jour, cette tâche fut celle que se sont fixé les membres des Carnets Bagouet : engager leur mémoire corporelle d'anciens interprètes, pour que ceux qui aujourd'hui leur font suite ne s'en tiennent pas qu'à l'exactitude des formes mais se rapprochent plus fidèlement d'une justesse des états. C'est de cette qualité de présence inouïe et singulière de l'interprète-créateur de son rôle, que vibraient les pièces du chorégraphe, de son vivant.
Mais les danseuses de Soirée Bagouet ont dépassé cette étape. Elles ont pu prendre la liberté de créer des pièces nouvelles inspirées de leur propre ressenti du solo. Ainsi a-t-on vécu un moment exceptionnel, à la saveur indéfinissable, porteur d'énormément d'ouverture. On a vu des performances et expériences de 2004, avec vidéo en boucle et tout ce qu'il faut, fraîches et vibrant dans des corps et des esprits d'aujourd'hui, sans poussière ni naphtaline, mais dont il n'était pas absurde d'imaginer que Dominique Bagouet aurait pu en être partie prenante (on ne dit pas précisément « auteur »).
Autrement dit, le travail effectué, au prix de la définition rigoureuse d'un projet artistique singulier et actuel, par chacune, a libéré, douze ans après la disparition de l'artiste, un potentiel créatif toujours au travail dans son œuvre. Aucune de ces jeunes filles n'est en âge d'avoir seulement vu une pièce de Dominique Bagouet de son vivant. Nombre d'entre elles viennent de pays lointains. Plutôt que d'altérer la qualité du propos, cette situation ne fait que nourrir l'envoûtante étrangeté à soi-même que l'art de l'interprétation travaillé par le chorégraphe incarnait dans des personnages aux présences gauches et précieuses.
Combien de fois les membres des Carnets Bagouet nous ont-ils expliqué l'importance de cela. Combien de fois n'a-t-on été tenté, à la longue, de hausser discrètement les épaules, à l'écoute de ce qui finissait pas passer pour du ressassement. Mais une autre génération est venue le réaliser pour nous l'autre soir. Du sans Bagouet, traversé de Bagouet.
Récemment avec Matière Première, les Carnets avaient tenté un autre renouvellement de leur approche. Ils se tournèrent résolument vers la matière corporelle mise en jeu dans les pièces. Ce ne fut pas un succès. On en conclut que l'œuvre de Dominique Bagouet relève bien, avant toute chose, d'un univers poétique, d'un esprit. Mais peut-être le projet de sa perpétuation ressort-il aussi à cette marge de relecture hardie des pièces, dont s'autorisent de nombreux chorégraphes dans le champ de la tradition classique et post-classique... Sous un jour post-moderne à Paris-VIII, le débat vient d'avancer d'un pas. La nouvelle n'est pas mince. Elle laisse songeur, au moment où d'autres chorégraphes de la génération Bagouet, eux restés vivants (physiquement) paraissent irrémédiablement à bout de souffle. On ne citera pas de noms.
De même, on n'énumèrera pas une à une les séquences vues à Soirée Bagouet. On ne retiendra que l'étrange récit de Vanessa, une bombe pétulante toute enrobée d'abondantes chairs. Son solo fut un mix extraordinaire des quatre originellement proposés à l'étude. Il se trouve que, semaine après semaine, Vanessa a traversé cet atelier en larmes. Non qu'elle fût gagnée par le syndrome Veuve Bagouet (s'il en est un). « Mais, c'est que pour la première fois, la question de l'interprétation telle qu'elle est posée dans cette écriture, me ramenait à mon choix de m'autoriser à être moi-même quand je monte sur scène, non à m'en excuser en me cachant derrière un message à transmettre ou une émotion à représenter, toujours plus fort. Pour moi, ce fut bouleversant. Je ne suis plus la même ! »
C'est des paroles qu'on aima entendre, la veille au soir de l'inauguration ministérielle du Centre national de la danse, perçu par certains comme le mausolée à contre-temps d'une politique culturelle d'Etat aujourd'hui ankylosée... Vanessa danse. Bagouet nous nargue.

Soirée Bagouet était présenté le 17 juin 2004 à l'Université Paris-VIII.


Gérard MAYEN,
Publié le 2004-06-24

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : hommage, chorégraphie, héritage,
Artiste(s) : Gérard MAYEN (rédacteur), Dominique BAGOUET (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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