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Un corps qui regarde


Etat des lieux de la chorégraphie espagnole



José Antonio Sanchez dresse un état des lieux du champ chorégraphique espagnol.


Alcala de Henares, une vieille église à moitié en ruines, réhabilitée et transformée en espace scénique, trois interprètes vont à la rencontre des spectateurs qui accèdent à un espace scénique, vide: il est interdit de s'asseoir, dans un coin du transept, la régie son et vidéo; quelque part entre les colonnes qui bordent la nef, Olga Mesa, la chorégraphe, regarde. Une fois l'accès fermé, les interprètes commencent tranquillement leur travail: mesurer l'espace en fonction de leur propre corps, se laisser s'étonner maintes et maintes fois par l'articulation de leurs membres, par les possibilités infinies de se regarder soi-même sans atteindre cet angle de vue qui permettrait l'unité du regard et de l'être. Pendant ce temps, Olga Mesa regarde. Les spectateurs aussi regardent: les corps parfois dressés, parfois nus, parfois étendus sur le sol en marbre, s'éloignant parfois jusqu'aux ruines de l'autel, cherchant l'intimité d'une petite caméra avec laquelle ils conversent; les images de ces visages dans l'intimité ou des corps dans l'espace public de l'église enregistrés en direct par DGM, caméra en main.


Il y a quelques années, Angels Margarit a inventé un solo pour chambre d'hôtel, encore parfois représenté, qui posait déjà toutes ces questions, même si elles étaient résolues différemment. Là, l'anodin ou le quotidien, ce qui créait la sensation de franchir les limites du privé et introduisait la menace du chaos était le contexte, la chambre, qui pouvait produire chez le spectateur l'impression de partager une intimité, même si en réalité le travail de Margarit semblait rester de l'autre côté d'un mur invisible, strictement formalisé et offert au spectateur exclusivement par le biais du regard. Ici, comme nulle part, le spectateur se transformait en voyeur alors même qu'il croyait partager ou être présent. Dans sa dernière production, en revanche, Margarit a décidé de se regarder elle-même, ce qui est évident non seulement quand théâtralement (n'oublions pas le titre: Peces mentideres) elle nous rend partie prenante de sa mémoire et des fragments de son intimité, mais surtout quand elle contemple le passage du temps sur son corps, quand elle s'étonne des effets techniques, des vêtements, de l'âge, des caméras, des miroirs, des glaces déformantes et des regards des autres.


Une réflexion similaire sur le temps est présente dans la dernière série de pièces remarquables de La Ribot, Still distinguished. Contrairement à ce qui pourrait être déduit de la distribution spatiale de la pièce, on n'attend pas du public qu'il participe, mais on n'attend pas non plus qu'il regarde, on attend plutôt de lui qu'il attende. (Waiting room est le titre du dernier solo présenté par Elena Alonso à Berlin). Le temps occupe paradoxalement dans Still une fonction aussi centrale que dans Peces mentideres mais d'une autre manière, et c'est que le temps, et les astrophysiciens ont beau s'obstiner, reste pour nous indissociable de l'âge et donc du corps.

José Antonio Sanchez,

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : regarder, spectacle, espace public, intime, nudité, corps, Espagne,
Artiste(s) : José Antonio Sanchez (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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