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L'avant-scène avignonnaise


Edition du festival d'Avignon 2004 : scène d'exposition



Après le séisme de l'annulation des festivals de l'été 2003, les différents protagonistes d'un conflit toujours pas réglé se sont retrouvés dans les murs de la Cité des papes, à l'initiative de la coordination nationale des intermittents. Chronique d'une soirée surprenante.


Une scène surréaliste. Ou plutôt une vraie «scène» de théâtre, à ceci près qu'il s'agit du théâtre de la réalité – ce qui donne des allures tragiques à ce qui resterait sinon inscrit dans les annales de la satyre pagnolo-plautinienne. Reprenons les faits où nous les avons laissés. Onze mois après l'annulation du festival d'Avignon 2003, sur les lieux mêmes de l'événement (le Cloître Saint-Louis), on prend les mêmes, ou presque et on recommence. Pas tout à fait les mêmes, en fait. La direction du festival a changé. Hortense Archambault et Vincent Baudriller remplacent Bernard Faivre d'Arcier, et font preuve d'une réelle souplesse et d'une incontestable volonté de soutien (qui se traduit notamment par un soutien logistique aux coordinations des intermittents, pour l'édition 2004). Leur position n'est pas simplement celle d'une solidarité, puisqu'ils savent leur festival entièrement façonné par des centaines d'intermittents. Ceux-ci sortent paradoxalement renforcés d'une saison de luttes où rien n'a été gagné (ou si peu, seule concession dans la négociation : les congés-maternités rentrent à nouveau dans le calcul des heures travaillées), mais où le mouvement des intermittents expose un vrai «modèle» de renouvellement des luttes politiques, combinant adroitement action et réflexion, impulsion et maturation.

Nous revoici donc en Avignon, onze mois plus tard, avec le même protocole d'accord et un nouveau ministre, infiniment plus habile que son prédécesseur, comme on a pu l'éprouver à Cannes et à Bourges. L'enjeu de la réunion de samedi, au Cloître Saint-Louis était de taille : la coordination nationale, réunie pour trois journées de travail en Avignon, rencontrait les différents responsables de l'échiquier avignonnais : direction du festival in, responsables du journal Avignon Public Off (fédérant traditionnellement les spectacles du off), dissidents du off, regroupés dans une nouvelle association (Alpha), président de l'Association des commerçants d'Avignon, adjoint à la Culture de la ville, responsable de la Culture au département, sans oublier l'inévitable représentant de la CGT.

La scène relevait un peu de tous les théâtres à la fois : celui du quotidien rivalisait avec celui de l'absurde, lézardé par des pointes de comédie, bien vite ravalées par une situation objectivement dramatique pour des milliers d'acteurs de la vie culturelle. Le comble de l'ubuesque fut atteint sans conteste par le couple politique incarné par Messieurs Cherignan, adjoint à la Culture de la ville d'Avignon (UMP) et Léonard, du Conseil général (PS). On aura remarqué l'absence totale du Conseil régional, pourtant passé à gauche, et donc théoriquement sensibles aux questions soulevées par l'intermittence. Une absence d'autant plus ahurissante que l'élue à la Culture milite... à la CGT.

D'entrée de jeu, l'adjoint de madame Roig a annoncé la couleur : « Vous savez, je ne peux pas grand chose, je suis un petit élu local, et toutes ces questions me dépassent un peu », reconnaissait-il en substance, une fois que lui a été renvoyée la position pour le moins schizophrène de la maire d'Avignon, membre du comité de suivi sur les questions de l'intermittence au Parlement (et qui s'est donc prononcée pour l'abrogation du protocole), et ministre du gouvernement qui se trouve dans l'incapacité de l'abroger. Prêt à tout pour se plier à cette impossible situation, Monsieur Cherignan, en brave soldat, s'est dit solidaire de la catastrophe produite par le protocole du 26 mars, tout en soutenant fidèlement son parti, à l'origine de la dite catastrophe.

Le représentant socialiste du Conseil général ne s'est guère montré plus brillant quand il a fallu dépasser les formules rhétoriques de soutien au mouvement des intermittents. Interrogé de façon précise et argumenté sur le devenir du RMI (maintenant à charge des Conseils généraux), il s'est montré tout aussi tiraillé que son collègue de l'UMP. Aucune parole d'engagement, aucune proposition, aucun véritable geste politique, même modeste, même inabouti. Jamais la figure de nos représentants (élus par nous) ne m'était apparu aussi dévastée, effondrée sur elle-même, même si elle croyait, pathétiquement, pouvoir encore à donner quelque peu le change. Difficilement acceptable de voir une telle incurie politique au sein d'un contexte social aux enjeux décisifs pour l'ensemble d'une société, bien au-delà de la seule question culturelle de la tenue (ou non) du festival d'Avignon. Difficilement acceptable de voir l'élu à la Culture en charge d'une question si essentielle se comporter comme s'il devait gérer une polémique de quartier sur la piétonisation d'une rue du centre-ville.

C'est finalement Jean Trille, le Président de l'Association des commerçants, qui s'est montré le plus à la hauteur – du moins celle que l'on pouvait attendre de son rôle, avec une franchise en apparence choquante, mais qui s'est montrée de plus en plus pertinente, au fil du débat qui s'est amorcé «avec». Sa position était simple : « Certes, on a besoin de vous, mais ne me demandez pas d'être solidaire d'un mouvement ou de faire pression sur un terrain qui n'est pas le mien. La seule chose que nous pouvons faire, c'est d'écrire au ministre de la Culture – ce qui sera fait dès lundi. » Malgré sa langue brute de décoffrage, on sentait le sens et l'intelligence de celui qui sait négocier : « Chez nous, on sait qu'il vaut parfois mieux un accord médian, plutôt que pas de négociation du tout, alors c'est du gagnant-gagnant. » La situation n'est encore « pagnolisée » quand quelqu'un lui a lancé depuis les bancs du cloître : « Au fond qu'on fasse du théâtre ou un gigantesque aïoli dans la ville, pour vous c'est pareil, l'essentiel c'est qu'il y ait du monde dans les rues.» Un blanc. Là, je pense que vous plaisantez, jeune homme.

Avant de quitter l'estrade (ou son bord, car personne n'occupait la scène – une précaution de mise en scène qui donne d'ailleurs à réfléchir...), Monsieur Trille nous confiait qu'il aimait en effet beaucoup l'aïoli...

Mais le plus stupéfiant, dans cette soirée, devait venir par une autre entrée, celle du festival Off. D'emblée un duo (d'apparence) cloche-merlesque s'établit entre le représentant de l'association Avignon Public Off (qui fait payer une fortune aux compagnies pour les faire apparaître dans sa feuille de chou) et l'un des fondateur d'une association dissidente, Alpha (comme pour un nouveau commencement...). Le responsable du canal historique (qui représentait aussi les directeurs des huit scènes conventionnées de la ville d'Avignon) s'est mis à lire une lettre à la limite de l'injure, dénonçant les manœuvres d'Alpha comme étant «la machination des faiseurs». Derrière la médiocrité de l'échange (dénoncé par des militants de la coordination lançant : « Ce n'est pas le sujet du débat, ce soir. »), il ne faut pas sous-estimer ce qui se cache en fait derrière ce conflit. C'est que la crise de 2003 n'a pas fini de lever des questions dont la violence n'a d'égale que le soin que l'on mettait jusque-là à les enterrer pudiquement. Et la pluralité des théâtres qui se cachent derrière la bannière jusqu'ici faussement unitaire du festival Off est en effet un enjeu important d'une réflexion de fond sur l'avenir du théâtre. Où est le théâtre de qualité ? Comment se produit-il ? Qui en décide ? L'argent ? L'institution publique ? Le(s) public(s) ? Quel public ? Autant de questions épineuses dont nous ne pourrons désormais plus faire l'économie. Tout comme les questions fondamentales des droits sociaux que doivent pouvoir revendiquer tous ceux qui choisissent la voie d'un travail en apparence discontinu et à employeurs multiples, et qui nécessite pourtant un temps plein, et donc une rémunération continue. Tout comme la réflexion sensible sur l'avenir des lieux de fabrication des œuvres et des scènes, et sur la place des artistes dans les actuels «maisons» de théâtre. Il faut souhaiter que le festival 2004 devienne le levier effectif de ces questions, et qu'elles trouvent une forme concrète dans les expertises et négociations nouvelles qui ne pourront pas ne pas s'ouvrir dans les mois à venir. On espère juste que cette fois-ci les rôles et les partitions seront un peu mieux répartis.


Bruno TACKELS,
Publié le 2004-06-24

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : intermittence, Festival d'Avignon,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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