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La démocratie, un scandale nécessaire

Chapeau : Mouvement publie un entretien exclusif de Jacques Rancière, philosophe qui construit sa pensée essentiellement autour de deux pôles : l'esthétique et la politique. A l'occasion de la réédition de Aux bords du politique, il invite à redécouvrir « le côté scandaleux de la démocratie"

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : 28
Rubrique : 43

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Léa GAUTHIER rédacteur
Jacques RANCIERE auteur
Jacques RANCIERE philosophe
Giorgio AGAMBEN auteur
Pierre BOURDIEU sociologue

Texte : Contre l'idée d'une démocratie corsetée (bien pensante ou moribonde), Jacques Rancière construit une pensée de l'écart, de la dissemblance. Sans nostalgie, il balaie toute idée de catégories figées, et pense le présent en termes de dynamique complexe. « Aucune légitimité ne saurait se donner comme totalité. », affirme-t-il. La violence sociale n'est alors pas une délinquance mais un gage de polémiques, ferment indispensable du politique. Il est donc temps de réveiller les oppositions, les contradictions ; de les comprendre comme des modalités d'émancipation et non de les réduire ou de les contenir coûte que coûte. En ce sens, la création artistique ouvre la voie en travaillant à la redistribution permanente du sensible. A l'occasion de la réédition de l'ouvrage intitulé Aux bords du politique, Jacques Rancière appelle à redécouvrir « le côté scandaleux de la démocratie ».
Léa Gauthier


Au regard des événements politiques récents, il semble que nous assistions à une crise assez inédite de la légitimité gouvernementale. Comment interprétez-vous ce phénomène ?
Jacques Rancière : La légitimation de l'action gouvernementale tend de plus en plus à rompre avec la tradition classique qui identifiait le principe du gouvernement et celui de la souveraineté populaire. Sans doute cette tradition tendait-elle déjà à brouiller la singularité de la politique. Car la politique signifie justement qu'il n'y a pas de légitimité unique, que celle-ci se dédouble toujours. Toute politique crée une autre scène que celle du découpage gouvernemental des réalités et des populations. Toute politique est une lutte entre plusieurs peuples : il y a le peuple que le gouvernement incarne, celui qui est inscrit dans la constitution, celui au nom duquel on réclame contre elle, celui qui apparaît comme porteur d'un autre droit, etc. La fiction unitaire tendait à unifier ces peuples. Mais, en se réclamant du peuple, elle laissait ouvert le conflit des légitimités.
Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'ordre consensuel s'appuie sur la nécessité mondiale pour déclarer impossible la division politique des légitimités populaires. La politique suppose la querelle sur les données mêmes de la situation commune, alors que l'ordre économique se donne comme l'ordre des données incontestables. La scission se produit alors entre le principe du gouvernement qui se réclame de l'intérêt collectif défini par les réalités "incontournables" de l'ordre économique et le principe du peuple qui est ramené à celui de la "protestation" des groupes nostalgiques de leurs "privilèges" ou de l'anarchie des désirs individuels. Ce basculement de la légitimité gouvernementale est conforté par tout un discours intellectuel qui déclare la démocratie ingouvernable et le bon gouvernement possible seulement au prix de rayer le terme peuple. Le terme en vogue de populisme est éloquent à ce sujet. La Constitution de la Cinquième République était faite pour qu'on puisse gouverner au nom du peuple, sans lui. Les récents scrutins montrent que ce système arrive aujourd'hui à un point d'absurdité ; d'où une fuite en avant dans une sorte d'autolégitimation du gouvernement comme instrument d'une nécessité scientifique à imposer coûte que coûte à l'anarchie démocratique. C'est ce que signifie le mot réforme qui ne renvoie en définitive à aucune réforme particulière mais consacre la distance entre ce qui est bon pour le peuple et ce que celui-ci désire. L'écart entre gouvernement et peuple que les fictions classiques tendaient à colmater est devenu maximum.

Qu'entendez-vous lorsque vous parlez de « fiction unitaire », est-ce une manière de répondre à la dimension consensuelle du pragmatisme politique ambiant ?
Le mot fiction n'est bien sûr pas le mot illusion. Il renvoie à un ensemble de constructions imaginaires qui permettent à un système de fonctionner. Nous sommes habitués à ce que la politique gouverne à partir d'une certaine fiction du peuple. Or cette fiction est actuellement mise à mal. Une tendance pragmatique tend à s'affirmer mais aucun gouvernement ne peut fonctionner de manière exclusivement pragmatique. Il faut qu'il y ait une fiction qui rattache le fait de gouverner à une constitution politique du tout. C'est bien ce qui est en question aujourd'hui par exemple, à travers la quasi-impossibilité du gouvernement actuel à rebricoler une fiction politique qui fasse apparaître le fait de gouverner comme l'effectuation d'une volonté collective.

Dans Aux bords du politique, vous dénoncez le cliché de la fin du politique. En quoi cette idée vous semble-t-elle obsolète ?
Il y a, au vu des pratiques gouvernementales actuelles comme des règles mondiales du marché, une série de phénomènes effectifs travaillant à la destruction des conditions de la politique. Ce n'est pourtant pas un destin ou une fatalité historique. Or l'idéologie de la fin de la politique pose cette hypothèse du destin comme postulat. Il y aurait eu un âge de l'illusion politique qui aurait été un âge de l'illusion utopique, éventuellement de l'illusion démocratique et nous assisterions actuellement à l'aboutissement d'un processus historique. Si je crois qu'il faut constater la présence de forces antipolitiques extrêmement virulentes à l'œuvre, il est important de récuser leur autolégitimation intellectuelle, à savoir l'idée d'une fin de l'histoire ou de la politique.

Y a-t-il selon vous à répudier en même temps la fin du politique ou de l'histoire et la fin de la modernité en art ? Dans ce cas, comment expliquer les mutations violentes dans ces champs ? Devons-nous dès lors faire le deuil de tout horizon d'attente ?
Ce n'est pas la fin de la modernité mais la remise en cause du paradigme moderniste, ce qui n'est pas pareil. Les diagnostics que l'on entend sur la fin de la modernité ne sont pas intéressants parce qu'ils ne font que reconduire les présupposés du modernisme. Déclarer que dans les années 60 la modernité s'effondre à cause de la culture de masse, de la reproduction généralisée, etc., revient à valider rétrospectivement le paradigme moderniste de la séparation entre le grand art avant-gardiste et la culture de masse soumise à la marchandise. Or le modernisme a toujours été une interprétation extrêmement partielle des bouleversements de l'art et des connexions entre ces bouleversements et les mouvements d'émancipation politique au nom d'une vision unilinéaire de l'histoire. En politique comme en art, les grands schémas historiques de ruptures naissent la plupart du temps d'une ignorance de l'histoire. En politique, on a annoncé dans les années 80 la fin du grand récit de l'émancipation, son éclatement dans la multiplicité des "petits récits", pour reprendre l'expression de Lyotard. Or quand on travaille sur l'histoire ouvrière, on voit que ce grand récit de la classe ouvrière comme corps collectif massif est un fantasme rétrospectif qui couvre une multiplicité de "petits récits", de mouvements complexes et contradictoires. Dire de même qu'il y a un paradigme de l'art autonome qui aurait émergé par rupture violente autour de 1900 et se serait achevé dans les années 60 est une autre illusion rétrospective : la poésie pure de Mallarmé, la peinture abstraite de Malevitch ou Mondrian, la musique de Schönberg etc., tout cela est né au sein d'un nœud de relations entre les raisons de l'art, celles de la politique, du design utilitaire, du divertissement populaire et de la mystique parascientifique. Le "mélange" supposé postmoderne a accompagné toute la supposée modernité, au prix de réinterprétations constantes, de glissements des regards portés sur les mêmes œuvres.
On dit qu'il n'y a plus d'horizon d'attente. Mais il faut inverser l'idée d'un grand horizon historique dont les promesses auraient permis la nouveauté politique et artistique. L'histoire ne fait rien et ne promet rien. Ce sont les actions politiques et les opérations artistiques qui créent une historicité propre, et éventuellement alors des horizons d'attente. Le temps ne crée pas de radicalité, ce sont les radicalités qui s'inventent un temps. J'essaie de penser les choses non pas en termes de nouveauté radicale, de commencement ou de fin, mais plutôt en termes de topographies, de systèmes de distribution des possibles qui mettent en jeu des temporalités différentes. Un présent de l'art ou de la politique se constitue à partir de couches hétérogènes qui ne sont pas forcément contemporaines, qui constituent une réinvention perpétuelle du passé.

Les concepts que vous mettez en œuvre se construisent dans des champs très divers qui s'interpénètrent pourtant et fournissent à ces notions une dynamique et une complexité remarquables.
Les concepts pour moi ne sont pas des idées à la manière platonicienne mais des chemins tracés entre des domaines différents qui permettent de suspendre les légitimations de pouvoir liés à la circonscription des domaines et de rendre ses droits à une intelligence sans privilège. Le "partage du sensible" par exemple permet de penser ce qu'il y a d'esthétique dans la politique et de politique dans l'esthétique en obligeant à réexaminer les concepts du politologue comme ceux de l'historien d'art. Les concepts ont à faire la preuve qu'ils permettent des passages et que ces passages sont éclairants. Ils n'ont d'intérêt que dans la mesure où ils permettent de mettre en lumière des liens qui sans cela sont obscurs, où alors desserrent des liens qui sont mal noués.

Biographie / Jacques Rancière est professeur émérite au département de philosophie de l'université Paris VIII-Saint-Denis. Depuis une trentaine d'années, sa pensée se construit essentiellement autour de deux pôles, l'esthétique et la politique. Au nombre de ses dernières publications, citons Le Destin des images (La Fabrique, 2003), Les Scènes du peuple (Horlieu, 2003) et la réédition d'Aux bords du politique, paru en 1998 (Folio, 2004).



Date de publication : 01/05/2004


Mots-clés : esthétique, création, politique
Inséré le : 25/06/2004 00:00
Thèmes : esthétique, politique, politique générale,