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Artiste du dérèglement

Chapeau : Créateur d'univers radicaux, Claude Lévêque présente l'installation Kurt Cobain, 8 avril 1994 à Grenoble. Rencontre avec cet artiste essentiel dont les inventions sensibles complexes témoignent d’une implication au présent.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : 40
Rubrique : 28

Léa GAUTHIER rédacteur
Claude LEVEQUE plasticien

Texte : Vous exposez Kurt Cobain, 8 avril 1994 à la nouvelle Galerie de Grenoble, comment présenteriez-vous cette installation ?
Claude Levêque : Avec cette exposition j'ai voulu construire une fiction autour de l'aliénation physique et mentale, de la mort. J'ai d'abord été intrigué par l'espace de la galerie : cette succession de trois parties en enfilade, quasi télescopiques, avec un grand mur tout le long puis un accès direct sur la rue. J'ai recouvert tous les murs d'un plastique brillant noir qui déforme, désoriente. Puis j'ai posé un grillage à quelques centimètres du long mur droit, sur lequel j'ai accroché des lampes baladeuses. Sur la porte d'entrée vitrée, j'ai construit un quadrillage en adhésif noir qui renforce le côté cage, la réalité du treillis métallique. Le son est un battement d'oiseau mécanique qui dégringole puis recommence de manière aléatoire. La séquence sonore correspond à peu près au temps que l'on met pour traverser l'espace. La référence à Kurt Cobain fonctionne ici comme un collage. Il ne s'agit en rien d'un hommage littéral au chanteur de Nirvana. Mais c'est pour moi l'exemple de l'antistar, un antihéros qui a fondamentalement marqué une génération. Cet homme n'a jamais assumé son succès, sa popularité. Il s'est peut-être suicidé à cause de cela le 8 avril 1994. Quand des figures comme lui meurent, c'est un deuil intime. La mort de chanteur ou de musicien touche bien plus que la mort d'autres personnages publics. C'est fascinant de voir comment la musique est à la fois fondamentalement sociale et en même temps très personnelle.
Votre histoire est étroitement liée à des mouvements musicaux. Cette expérience alimente-t-elle le traitement que vous faites du son dans vos pièces ?
Même si j'ai été proche de certains mouvements punk et alternatifs, je n'ai jamais collaboré avec ces groupes, je n'ai même jamais produit de pochette de disque. Je ne suis pas un spécialiste, plutôt un passionné. La musique est pour moi un moteur, un outil de travail : elle me permet de projeter des idées. Mon rapport à elle est pulsionnel, instinctif. Certaines musiques me font réagir, elles produisent des univers mentaux, créent des montées d'émotions. Je vais beaucoup aux concerts. Quelque chose me fascine là-dedans : il n'y a rien de plus magique qu'une salle de concert. C'est un dispositif total avec ses rituels, ses codes. Le statut du son dans ces lieux peut se retrouver dans les atmosphères de mes installations. Cependant, je n'aurais jamais l'idée d'utiliser le son comme une musique. Les sons dont je me sers sont en général très simples et paradoxalement très difficiles à produire. Je travaille en collaboration avec un musicien, Gérome Nox(1), nous sommes amis. Le son n'est jamais un élément en plus, simplement rajouté, il joue avec la globalité des matériaux que j'utilise, au même titre que la lumière par exemple. C'est un paramètre extrêmement important qui construit ou déstabilise l'espace. Gérome Nox est un magicien. En général, je lui amène des sources sonores puis il les retravaille sur des machines. Pour l'oiseau mécanique de l'installation à Grenoble, j'ai acheté un oiseau mécanique sous la tour Eiffel. Puis, nous avons enregistré le son car nous n'arrivions pas à obtenir électroniquement ce son irrégulier, de battement d'aile, d'oiseau qui perd le rythme. Nos recherches sont étroitement liées à l'espace singulier des lieux d'exposition.
Vous travaillez souvent en jouant à la lisière de la magie, en ce point où elle devient inquiétante, suspecte. L'installation Valstar barbie que vous avez exposée pour la biennale de Lyon à la Sucrière est en ce sens représentative.
La réhabilitation de la Sucrière pour la dernière biennale de Lyon s'est faite très rapidement, je devais réagir vite. Je n'ai pas souhaité que la salle dans laquelle j'ai fait ma pièce soit rénovée. Elle avait des murs peints en rose clair et rose foncé, comme la couleur des emballages sucre Béghin-Say. Les éléments se sont ensuite simplement associés autour de l'idée du sucre : la grosse chaussure rouge dans la cabine vitrée, les voiles mises en mouvement par les ventilateurs, la valse de Vienne que l'on a ralentie et légèrement scratchée. Tout était ainsi en animation flottante et sucrée jusqu'à la nausée, comme une overdose de sucre. Cette pièce a énormément marqué, en même temps elle m'angoisse, il y a un piège. Le jeu des associations est peut-être trop évident, cette pièce est peut-être victime de son trop-plein de sucre. Mais il aurait été stupide de la rendre plus cruelle, au final trop de cruauté c'est aussi bête que trop de magie.
Dans bon nombre de vos pièces vous mettez en scène des bribes de récits que vous faites cohabiter sans qu'aucun récit linéaire ne surgisse pour autant ; c'est un peu comme s'il y avait un morcellement symbolique en acte. Comment s'agencent les éléments de vos installations ?
Le morcellement vient du fait que je ne veux pas être illustratif. J'aime utiliser des éléments de fiction liés à la féerie, directement saisissables, puis induire un retournement de l'appréhension première. Le magique m'importe lorsqu'il se combine à la répulsion. Je n'attends pas du visiteur une attitude contemplative, son corps entier, en mouvement, est au centre de mes dispositifs. J'essaie avant tout de produire de la réactivité par un espace. Je suis très préoccupé par l'actualité sociale, politique, économique, elle engendre autant de peurs que j'arrive à surmonter en produisant des dérèglements sensibles. Ces affectations sont très diverses. En général, il faut que j'attende d'avoir monté l'exposition pour me rendre compte de la complexité de ses ingrédients. S'il y a des éléments que je maîtrise, d'autres m'échappent lorsque je travaille. Par ailleurs je suis très attentif aux interprétations des gens. J'aime voir comment ils se comportent dans les dispositifs. Selon les réactions produites, je construis différemment les choses, cela me permet d'explorer, de creuser. Rien n'est jamais bloqué. (...)

Propos recueillis par Léa Gauthier

1. Gérome Nox a sorti en décembre 2003 Ventre, un album du label M-Tronic

Biographie / Claude Lévêque est né en 1953 à Nevers. Il vit et travaille à Montreuil. En 1982, il participe à la 12e biennale de Paris, en 1984 la galerie Eric Fabre lui consacre sa première exposition personnelle. Depuis, le travail de Claude Lévêque a acquis une dimension internationale, il expose régulièrement aussi bien en Europe qu'en Amérique ou en Asie. En France, il est représenté par la galerie Yvon Lambert. Il participe à des biennales d'envergure comme celle de Lyon ou de La Havane (2003), à des expositions au Guggenheim (New York, 1998), au Centre Pompidou (Paris, 2000), au Kunstalle (Zürich, 2001), et au Mamco (Genève, 2003) ; il collabore en même temps avec des associations comme Emmetrop à Bourges (1999, 2004) ou L'impasse Saint-Claude à Paris (2004).


Date de publication : 01/05/2004


Mots-clés : installation, art plastique, politique culturelle
Inséré le : 28/06/2004 00:00
Thèmes : arts plastiques, installation,