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L'humanité de chacun

Chapeau : Il fait du théâtre à la première personne, invitant sur son plateau des acteurs amateurs, des SDF ou des fous. Pippo Delbono rêve à un théâtre qui soit une nef sans jugement, et recrée en miniature le monde tel qu’il gronde. Rencontre.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : 28

Bruno TACKELS rédacteur

Texte : Dans « les spectacles de Pippo Delbono », comme l'indique l'expression, il y a forcément Pippo Delbono. Une présence de tous les instants, qui réussit ce tour de force de n'être ni maniaque, ni egotique. Bien au contraire ce corps lourd et vibrionnant dégage paradoxalement de l'espace pour les autres, tel un Monsieur Loyal à mi-chemin entre un coryphée laïcisé et un Kantor revisité par la faconde sicilienne. C'est Pippo Delbono qui parle, c'est sa pensée qui s'expose, à vue, sur le plateau. Il accompagne le voyage des comédiens, en lisant des textes infiniment doux, souvent poignants, parfois sentimentaux sur le bord, bien vite renversés par une pirouette, d'humour ou de dérision.
Mais Pippo n'est pas le seul à parler. Dans chacune de leur apparition le corps des acteurs élabore leur propre texte, à même leur corps, sans en passer forcément par les mots. Allégorie d'eux-mêmes, ils ne prennent sens que dans l'architecture que les scènes tissent entre elles. A peine des scènes d'ailleurs, plutôt des actions, petites ou grandes : ratisser le sable, commander un verre de vin, faire la noce, la révolution, un enterrement, les majorettes, une petite danse, une Madone en procession.
C'est à peine une architecture, plutôt un canevas de fils ténus qui se mettent à dessiner des silhouettes, quasiment allégoriques, dont les apparitions furieuses et jubilatoires renvoient aux temps d'un très ancien théâtre, entre mystère médiéval et Commedia Dell'Arte. L'espace d'une vraie fête, profonde, de celles qui savent regarder la mort. « On est tous en train de mourir, chaque minute qui passe, on est un peu plus proche de la mort. » C'est Lucia qui adresse cette phrase au public, dans Il Silenzio. Pippo dit qu'il ne sait plus vraiment d'où elle vient. Peut-être d'un film avec Marilyn Monroe. Peu importe, les mots et les gestes n'appartiennent à personne, la propriété marchande, celle des biens comme des idées, s'est trop longtemps prise pour la vérité. La scène de Pippo Delbono fait le rêve silencieux d'un monde commun, une nef sans jugement qui abrite rêves et bribes du passé, pour tous. On assiste à vue au passage des souvenirs, à la fois doux et forts, qu'il fait sien pour nous les rendre.
« La course sur un fil a toujours été le chemin de notre théâtre. » Là c'est Pippo qui parle. Et c'est exactement ça.
La rage. C'est le titre d'un des spectacles de la compagnie, mais c'est aussi l'un des mots qui en dit la teneur profonde. Un mot qui ne se donne pas d'un seul coup. La rage se décline de tant de manières. Et pas forcément de façon violente. La rage est pleine de douceur, quand elle est psalmodiée par Pippo Delbono et sa troupe d'acteurs. Elle passe par le chant, le chuchotement, la joie, l'amour d'abord. C'est un cri d'amour qui donne la rage. Et c'est l'amour que l'on sent, de partout, sur ce plateau, à la fois pauvre et enchanté.
Le travail de Pippo Delbono ne manque pas de susciter des malentendus. En ouvrant la scène à des êtres hors normes (mais qu'est-ce qu'un acteur, sinon un être hors normes ?) qui représentent tout ce que la société a exclu, il ne pouvait qu'engendrer de violentes réactions : Delbono « manipulateur », « avide d'effets sensationnels pour susciter compassion et terreur ». Tiens, les mots du vieux théâtre aristotélicien qui reviennent ! Quand réussira-t-on à se débarrasser de cette vieille grammaire, en osant voir que les corps abîmés par la vie ne sont pas là pour susciter la compassion ou la terreur ? Que ce vieux théâtre est derrière nous ? Qu'il s'agit d'entrer de plain-pied dans le monde qui nous est donné. Et d'apprendre à le regarder, à le penser, à le transformer. Ces mots d'utopie réelle sont suspects, pour beaucoup, mais leur force vitale est intacte, il ne reste qu'à les ranimer. C'est ce que fait le plateau de Pippo Delbono. On y pense intensément, et on en sort plus riche. (...)

Ce que vous dites du travail de l'acteur renvoie à la commedia dell'arte, où les acteurs n'ont pas à se perdre dans le personnage d'une pièce, mais portent avec eux, toute leur vie, le personnage qu'ils sont, et qui est en face d'eux, un peu comme une marionnette, mais toujours en vie, jamais pétrifiée.
Oui c'est vrai, il y a quelque chose que j'admire beaucoup chez des acteurs de la Commedia, comme Ferrucio Solieri par exemple, qui font le même travail pendant quarante ans. Cela ressemble aussi à la tradition orientale que Kazuo Ono continue à perpétuer. Je suis très perturbé par la dimension touche-à-tout de beaucoup d'acteurs occidentaux. Plutôt que les curriculum vitae brillants de comédiens qui ont fait un peu de tout, du théâtre, de la télé, du cinéma, je préfère de loin les acteurs qui cherchent à faire une seule chose, mais qui tentent de la faire bien. Je propose à mes acteurs d'approfondir un parcours. Et même dans le projet de cinéma que j'ai engagé, il s'agit de faire un film avec la compagnie. Le parcours engagé dans la pièce Guerra se prolonge dans le film, qui lui-même relaie le travail de la compagnie lors de la tournée en Palestine. C'est vrai que pour tenir cette exigence, j'ai dû refuser une production très riche, mais qui m'aurait obligé à faire des choix contraires à ma pensée du travail. Je suis incapable d'écrire un rôle, et puis de chercher la bonne personne qui pourrait porter mon rôle. Je préfère regarder celui qui est en face de moi et trouver avec lui les idées qu'il me souffle. Quand on a tourné le film Guerra, il y avait un vieil homme avec qui j'ai parlé de la guerre et de la paix, il s'est mis à pleurer sans pouvoir s'arrêter. Je ne savais pas où placer cette séquence. J'ai compris qu'elle devait venir tout à la fin, après le vieux qui crie contre la guerre dans le spectacle Guerra. C'était pour moi un moment quasi mystique, d'écouter cette personne qui n'a jamais fait de théâtre, qui n'avait pas vu nos spectacles, mais nous avons mis la caméra devant lui et nous avons simplement attendu. C'était la seule chose à faire dans cette situation limite : attendre, attendre, attendre. Et face à cette situation impossible, une harmonie s'est tout d'un coup déclenchée, la parole est arrivée dans la bouche de cet homme pris dans la guerre, elle est devenue le cœur du film, la parole de cet homme palestinien à Jérusalem qui a tout perdu dans un monde pour qui la paix n'a plus aucun sens. Il s'est mis à parler sans s'arrêter pendant une heure. Et j'ai pu ensuite, par distillation, recueillir les trois minutes d'une pure beauté, qu'un acteur mettra des mois et des années à trouver. Au théâtre comme au cinéma, j'ai besoin de ce temps long, un temps de tâtonnements que je dois prendre avec les acteurs, pour ensuite opérer comme par distillation, par réduction au moment essentiel qui va pouvoir s'articuler avec d'autres moments essentiels. (...)

Dans Mon Théâtre, vous parlez très bien de la réception de vos spectacles, et de l'étonnante transformation qu'ils connaissent dans le regard des spectateurs. Dans Il Silenzio, le rythme varie, et cette variation du rythme affecte la perception de celui qui regarde.
J'essaie de faire des spectacles que l'on regarde comme on écouterait des morceaux de musique. Dans les spectacles basés sur la narration, les variations de rythme ne sont pas essentielles, parce que le travail ne repose pas sur le temps et sa perception. Dans les spectacles de la compagnie, deux minutes de plus ou de moins peuvent changer complètement le sens global du travail. On n'entre pas dans cet univers sur un mode strictement intellectuel, on vit une expérience qui va ensuite permettre d'enclencher un processus de réflexion et de formulation. Il n'y a d'ailleurs aucune règle générale. Chaque spectacle appelle son propre temps, sa propre histoire. Il y a des spectacles qui trouvent d'autant plus leur rythme juste parce qu'ils sont longuement répétés, comme c'est le cas de Guerra. Mais Il Silenzio doit rester une sorte d'événement, il faut garder et protéger le désordre qui existe dans ce spectacle. C'est aussi le cas de Barboni. Dans Guerra, en revanche, les scènes sont d'une beauté très construite, et la folie naît d'une immense rigueur. Pour Enrico V, les choses sont encore différentes, avec ce groupe d'acteurs amateurs qui doit très rapidement intégrer l'exigence du travail. Nous ne répétons pas beaucoup la reprise d’Il Tempo degli Assassini, que nous jouons depuis dix-huit ans. Mais comme c'est un spectacle physique, je suis obligé de faire une semaine de training avant de jouer, pour retrouver une réelle conscience des mouvements de mon corps. Quand je suis trop longtemps dans la posture du metteur en scène, je reste sur la chaise, je travaille trop avec la tête et pas assez avec le corps. Je fais donc une heure de training par jour pour retrouver cette autre façon d'être, purement physique. C'est à ce prix que l'on n'entre pas dans la psychologie ou le savoir-faire, et que les spectacles restent vivants.
Si on entretient une relation complètement physique avec le théâtre, si les corps dansent dans le théâtre, la répétition ne tue pas le spectacle, bien au contraire elle le nourrit. Et avec le temps qui passe, la partition change à mesure que le corps se transforme. Au début, quand je jouais dans Il Tempo degli Assassini, mon corps ne donnait pas du tout la même énergie, beaucoup plus rapide et énergique ; il est maintenant devenu plus gros… (...)

Propos recueillis par Bruno Tackels

Biographie / Né en 1956, Pippo Delbono construit depuis près de vingt ans un parcours théâtral singulier, enraciné dans les principes du théâtre asiatique et les méthodes de l'Odin Teatret fondé par Eugenio Barba. Créée avec l'Argentin Pepe Robledo, sa compagnie débute en 1987 avec Il Tempo degli Assassini (Le Temps des Assassins), qui ouvre le théâtre au vent du monde tel qu'il gronde. Privilégiant l'ouverture à l'autre - tous les autres -Pippo travaille avec des êtres qui sortent des cadres convenus, tels les fous, les SDF - avec entre autres Barboni (Clochards), créé en 1997. Son répertoire (huit pièces à ce jour) tourne jusqu'en Palestine. En France, Pippo Delbono a engagé un compagnonnage avec le Volcan - Scène nationale du Havre, qui coproduit sa nouvelle création, Urlo, à découvrir au prochain festival d'Avignon.

Date de publication : 01/05/2004


Mots-clés : acteur, théâtre
Inséré le : 28/06/2004 00:00
Thèmes : théâtre,