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La « non-danse » danse encore

Chapeau : Fin annoncée de la non-danse, « retour au beau mouvement » : contre ces vaines oppositions, mieux vaut questionner, dans un contexte généralisé de crise de la représentation, ce qui fait aujourd'hui source et inscription de la danse.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : 28

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Gérard MAYEN rédacteur
Herman DIEPHUIS chorégraphe
Rachid OURAMDANE chorégraphe

Texte : (...) Herman Diephuis, l'un des artistes présents cette année aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, s'en explique tout de go : « Le retour du beau mouvement est annoncé. La question se pose dès lors : par quel chemin atteindre la beauté du geste ? Si nous l'avons perdue et que nous ne pouvons la retrouver en nous-mêmes, devons-nous la chercher ailleurs ? » Un rien pince-sans-rire, le chorégraphe désigne l'une des valeurs-refuges du consensus en la matière : la peinture de la Renaissance italienne – « Tout le monde s'accorde à y voir le beau ! » Soit une époque qui elle-même procéda par reconstruction imaginaire de la gloire d'une époque antérieure, l'Antiquité classique. Mettant en boucle cet enchaînement référentiel, Herman Diephuis discerne dans ces tableaux l'hyperréalité des présences qui les animent, tout autant que l'extrême artifice de leurs modes de représentation. Scène religieuse après scène religieuse, de Vierges à l'enfant en Descentes de croix, de posture en posture, les danseurs Julien Gallée-Ferré et Claire Haenni partent en quête d'un mouvement qui découle paradoxalement de regards portés sur ces représentations immobiles. Au travers de cette immobilité mise en mouvement, on discernera la quête d'une définition instable du beau, qui ne saurait être autre que ce qui en inspire le sentiment. Herman Diephuis questionne ainsi de plus belle les mécanismes projectifs de la représentation.(2)
Toujours au programme des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, Rachid Ouramdane semble lui aussi en quête d'une historicité référentielle, cette fois interne à la danse, avec La Mort et le jeune homme, évident clin d'œil au Jeune homme et la mort, ballet légendaire signé en 1946 par Jean Cocteau et Roland Petit, et dont l’argument portait en son cœur le suicide amoureux. Façon de dire qu’il n’est d’identité que tamisée de pertes et de disparitions ? Lorsque Rachid Ouramdane active le moteur de recherche Google avec les mots « jeune homme » et « mort », il obtient une flopée de réponses, touchant à tous les domaines de la philosophie, de l'esthétique et très particulièrement de la médecine. Est-ce suffisant pour cantonner ce chorégraphe dans la catégorie danse et nouvelles technologies ? Si Internet se présente ici comme une gigantesque bibliothèque de références menacées par l'indifférenciation, il n'est de dessein plus chorégraphique que de créer l'ailleurs d'une temporalité et d'une spatialité qui soient propres à l'artiste, en jouant des accidents expérimentaux de l'hypertexte, et en y branchant une hyperdanse à aborder, plutôt qu'à dessiner. Ce faisant, Rachid Ouramdane approfondit une réinvention de la présence, le bouleversement multimédiatique de la représentation, y participant activement.(3)
Bref, plutôt que de « non-danse », force est de constater le renouvellement considérable de l'approche de la danse par un certain nombre d'artistes chorégraphiques. L'essence même de leur projet, qui transgresse les cloisonnements disciplinaires, a ouvert sur une telle variété de pratiques et de formes, qu'il est vain de chercher à les regrouper sous un intitulé fédérateur. Le ralentissement du tempo, le renoncement à la haute intensité des grands déploiements, la valorisation de la part moins visible du mouvement, ont figuré parmi les voies de recherche. Elles ne sont pas refermées, et font sens dans la redéfinition du corps non plus comme reflet dans le monde, mais comme lieu de construction, d'expérimentation, et d'inscription de l'être-au-monde. Certes, cette attitude remet en cause la définition de l'idée communément répandue de ce que serait la danse. Mais plutôt que de qualifier cette attitude par la négative, mieux vaut questionner ce qui fait aujourd'hui source et inscription de la danse, et continue ainsi d'opérer obstinément dans son champ, tout en le débordant.
Au sein de ces nouvelles tendances, beaucoup d'artistes chorégraphiques – qui s'y croisent plus qu'ils ne s'y rassemblent – ont comme dénominateur commun de s'attaquer à la crise de la représentation spectaculaire : stratégies déceptives, brouillage incessant des définitions disciplinaires, critique des codes à l'œuvre dans la relation performative, investissement actif des paradoxes qui travaillent la perception des spectateurs, etc. Cette démarche est loin d'être « finie », car elle s'inscrit plus que jamais au cœur d'une crise généralisée de la représentation, esthétique, sociale et politique, dont l'acuité est difficilement contestable. Cette crise porte sur les enjeux éminemment conflictuels et incertains d'une nouvelle maîtrise du rapport espace-temps, dans un contexte globalisé affecté de mutations accélérées. Que l'art chorégraphique se saisisse de ce terrain en partage n'est pas pour déplaire !(...)

Jean-Marc Adolphe et Gérard Mayen

2. Herman Diephuis fut surtout connu comme interprète de Mathilde Monnier. Aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, il crée la pièce D'après J.-C., présentée
à la MC 93 de Bobigny, du 14 au 16 mai.
3. Rachid Ouramdane crée La Mort et le jeune homme au Centre de développement chorégraphique de Toulouse, les 13 et 14 mai, en tournée au festival Décadrage, Manège de Reims, les 27 et 28 mai, au festival Corps à cœur, Aix-en-Provence, le 31 mai, au festival Perspectives à Sarrebruck, les 3 et 4 juin, puis à la Chapelle Fromentin-Ballet Atlantique Régine Chopinot, à La Rochelle, les 10 et 11 juin.



Date de publication : 01/05/2004


Mots-clés : danse contemporaine
Inséré le : 29/06/2004 00:00
Thèmes : danse,