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Trous noirs

Chapeau : Invité au festival Scènes étrangères à Villeneuve d'Ascq avec une pièce de Sarah Kane, le metteur en scène polonais, héritier de l'enseignement de Krystian Lupa, dessine une modernité sans compassion.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : 28

Gwénola DAVID rédacteur
Grzegorz JARZYNA Metteur en scène
Sarah KANE auteur

Texte : Biographie / Né en 1968, Grzegorz Jarzyna se forme à la direction d'acteurs à l'Académie des arts dramatiques de Cracovie où il est élève et assistant de Krystian Lupa. Ses premiers pas de metteur en scène suivent ceux de Peter Brook et Jerzy Grotowski au Népal, au Tibet et en Chine, puis ceux de Witkiewicz et Malinowski en Australie et Papouasie-Nouvelle Guinée. Il travaille ensuite pendant un an comme metteur en scène titulaire au Teatr Stary de Cracovie, et collabore entre autres avec le théâtre Rozmaitosci, dont il devient directeur artistique en 1998. Il travaille aujourd'hui essentiellement entre la Pologne et l'Allemagne.

Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre... De spectacle en spectacle, Grzegorz Jarzyna change d'identité comme pour mieux pénétrer dans les arcanes des textes et en faire luire jusqu'aux plus subtils scintillements. Sans fioritures, mais avec une intelligence prodigieuse du plateau qui porte à l'incandescence la tension dramatique. Le jeune directeur du théâtre Rozmaitosci à Varsovie appartient à la génération des metteurs en scène qui ont appris à faire vibrer les mots dans la chair de l'acteur avec Krystian Lupa, le grand maître de la scène polonaise. Avec 4.48 Psychose, pièce testamentaire de Sarah Kane, il plonge dans les ténèbres pour éclairer les résonances intimes du poème. Il suit l'inexorable chute au-dedans du vide, l'implacable marche vers la mort de cette héroïne tragique, double de l'auteur anglaise qui se suicida à 27 ans. Ange crucifié dans le chaos du monde, captive effarée de sa psychose, elle chavire dans l'abîme vertigineux du malheur infini. Elle se débat, se délite, se cogne dans les volutes de son cerveau endolori, incrustant son désespoir sur la mélancolique rengaine de When I fall in love, chantonnée par une autre suicidaire, Marilyn Monroe... Comète blessée d'une modernité sans compassion, elle avance vers son destin, jusqu'à l'heure ultime : 4.48.

Entretien /
Qu'est-ce qui vous a amené vers 4.48 Psychose ?
« J'ai découvert ce texte à un moment particulier de mon existence, ce qui a sans doute provoqué une résonance très forte avec ce que j'éprouvais alors. Notre pays traversait une période de décomposition sociale violente, une forme de psychose collective. Et, personnellement, je découvrais que le temps fane aussi les premières amours, qu'une séparation d'avec l'être aimé peut arriver brutalement et sembler une perte insurmontable du plus précieux de la vie, nous avaler dans un trou noir.

Vous avez adapté le texte original de Sarah Kane. Pourquoi ?
« La pièce se déploie comme un poème. J'ai voulu la rendre plus incarnée, plus concrète, l'inscrire dans un réel plus tangible pour le spectateur. J'ai donc retissé un fil narratif linéaire qui suit les différentes étapes que traverse cette jeune femme, jusqu'à son extinction, jusqu'à sa disparition. Elle est peu à peu aspirée tout entière dans un trou noir, elle s'enfonce dans les dédales de son infinie tristesse. Ce qui m'intéressait était de suivre cette inexorable chute au-dedans du vide, ce cheminement qui mène des premiers signes de la dépression jusqu'à la mort. Donner corps aux personnages qui gravitent autour d'elle dans son imaginaire souligne aussi en contrepoint le processus de sa propre dissolution. Elle se dématérialise et le monde extérieur n'a plus de prise sur elle. La réalité se délite complètement.


Date de publication : 01/05/2004


Inséré le : 30/06/2004 00:00
Thèmes : théâtre,