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Vacance de la contention


Con forts fleuve



Avec Con forts fleuve, Boris Charmatz aura tenté un nouvel événement de corps, dans la «mise-à-mal» des présences.


On pénètre dans la grande salle pour aussitôt découvrir qu'elle ne sera pas remplie. Un périmètre (de sécurité?) assigne aux spectateurs la place qui leur a été laissée. La majorité des sièges restera vide, et il faudra faire avec cette vacance du théâtre, inhabituelle béance de l'espace qui, d'emblée, avant même le début de la représentation, borde une tension latente, sourde, qui sans être oppressante ni menaçante oblige à ne pas se fondre dans une masse protectrice. À chacun son regard.
Le plateau est à nu, et on ne sait comment ceux-là, danseurs dont on attend la prestation, vont prendre possession de l'espace. Cette autre béance de l'espace inquiète étrangement. Il pourrait ne rien se passer. Faire le vide, un sas de compression.
Le plateau est à nu, et on ne sait comment ceux-là, danseurs dont on attend la prestation, vont prendre possession de l'espace. Cette autre béance de l'espace inquiète étrangement. Il pourrait ne rien se passer. Faire le vide, un sas de compression.
Leur venue, aux danseurs, ne rassure guère. Les voilà qui arrivent du fond de la salle, figures à tête ensachée, portant gants de manutention, descendant la rampe des fauteuils vides en un lent abordage. Rescapés de quel naufrage? Ou, au contraire, commando de quelle action terroriste? Infiltration.
Plus tard, sur scène, ou plus exactement sur une partie de la scène, dans un autre périmètre de contention, ces figures anonymement cagoulées vont donner corps à un paysage avec humains, le paysage d'une certaine stupeur où la chaîne motrice semble s'être rompue quelque part entre labeur physique et apathie, dans la commotion hallucinante (ce n'est pas le mot qui convient) d'une impossible incarnation, même pas à rebours d'un travail de chair que Boris Charmatz avait pu entreprendre dans ses précédents spectacles («À bras le corps», «Les Disparates», «Aatt enen tionon», «Herses») mais ici dans l'invocation d'une « déterritorialisation de la chair », travail de sape qui bouleverse le fondement même d'une danse possible.
Dans des «notes sous la chorégraphie», Boris Charmatz précise les termes du contrat qu'entreprend de réaliser «Con forts fleuve»: «on délaisse les feux de la rampe et leur exigence (passer ladite rampe) pour expérimenter la réalité de corps maintenus à distance. Par la même occasion, on essaye de déboulonner le statut du danseur en scène, en profitant de l'axe perspectif. Plutôt que d'ordonnancer le corps du groupe, on applique les grands remèdes: brouillage, indistinction, recouvrements, occultations, distance, dissemblance des parties en présence».
À partir de ce moment-là, on ne distingue plus bien. Mais se posent moins des problèmes de visibilité que des questions d'incarnation. Ou plutôt: il est question d'incarnation. Le choix de brouiller, maintenir à distance, interrompre sans cesse, pourrait être une stratégie visant à s'écarter de la perception usuelle des spectacles du corps. Mais le grand trouble, c'est le corps quand on ne sait plus très bien quel «propre» son sens recouvre, c'est la présence «mise-à-mal».

Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2002-04-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : espace, vide, spectateur, nu,
Artiste(s) : Boris CHARMATZ (chorégraphe), Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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