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A l'épreuve du journal filmé
Chapeau : Chantal Akerman, cinéaste et artiste belge dont le travail a eu droit à une importante rétrospective au Centre Pompidou en mai dernier, continue à choyer le public parisien en proposant une installation inédite dans la galerie Marian Goodman.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Chantal AKERMAN plasticien
Mathilde ROMAN rédacteur
Texte : La tradition du journal filmé est une veine explorée par de nombreux cinéastes indépendants, comme Jonas Mekas, et Chantal Akerman nous en propose ici une réinterprétation étonnante. Délaissant les outils de prédilection de ce genre, voix off, caméra à l'épaule, elle livre au spectateur un moment d'intimité dont elle est tout simplement acteur, et qui se construit autour d'un journal intime, mais qui n'est pas le sien.
« Tout est parti du carnet, du carnet de ma grand-mère. La seule chose qui nous reste, dit toujours ma mère.(1) » Dans la première salle, un labyrinthe symétrique de tissu transparent qui sert d'écran de projection invite à une déambulation un peu déstabilisante. Des phrases y sont projetées, défilant et s'entremêlant, difficiles à déchiffrer et à faire résonner entre elles. Il faudra attendre le retour du parcours dans l'installation pour en comprendre la teneur….
A l'étage du dessous, sur un écran, le carnet est projeté dans sa taille réelle. A l'arrière-plan, sur un autre écran, Chantal Akerman est filmée aux côtés de sa mère, dans des plans variés, le grain de l'image parfois exploré dans sa dimension picturale. La projection est issue de deux caméras et joue sur un dialogue entre les images juxtaposées.
Chantal Akerman feuillette avec sa mère le journal intime de sa grand-mère, écrit en polonais. Elle demande à sa mère de nous lire et traduire la première page, qui commence ainsi :
« Je suis une femme ! Je ne peux pas dire toutes mes pensées à haute voix. »Ce carnet fut le confident fidèle d'une jeune polonaise de 15 ans qui ressentit le besoin d'exprimer des pensées qu'elle ne pouvait pas dire. Cette femme qui disparut en 1942, à 35 ans, et dont sa fille de retour des camps retrouva cette unique trace, qu'elle prolongea en écrivant à son tour des mots de détresse face à son propre retour à la vie. A une vie sans envie, avec cette seule énergie qui l'avait toujours soutenue et qui lui donne une grande force dans ce film. Ce carnet est le point de départ à des récits et discussions autour de ces vies meurtries, et de celle de Chantal. La mère raconte à sa fille son départ dans les camps, son vécu, ses souvenirs sur les autres déportés se focalisent sur la grande beauté des nombreuses femmes qui étaient dans ces camps, comme si cette précision sur ces visages croisés venait accroître encore l'horreur. Peut-être est-ce aussi une réponse inconsciente à cette imagerie de la figure du juif construite par le nazisme, profil laid, difforme, banni des signes physiques de valeurs morales.(2)
Ce dialogue se nourrit de la vivacité qui anime cette relation mère-fille. Chantal et sa mère sont attendrissantes dans leur complicité, dans leurs différends sur des dates, dans leurs rires et leurs émotions. Elles sont ensemble, et cette présence l'une pour l'autre, face à cette absence de cette troisième femme à qui elles rendent hommage, dégage une force joyeuse. Ce film, malgré ses discussions difficiles sur une réalité tragique, agite le vent du comique et du bonheur, ce dont Chantal Akerman ne peut que se réjouir…
L'artiste est présente dans cette installation de façon très personnelle, il est presque intimidant de l'entendre décrocher au téléphone en disant
« C’est Chantal ». Elle nous invite à nous introduire dans son histoire familiale et construit une sorte d'autoportrait à travers cette généalogie féminine, comme le veut la tradition de la lignée juive. En préférant aujourd'hui la caméra au carnet, Chantal Akerman ouvre d'autres possibilités de confessions intimes, plus seulement solitaires et cachées. L'image mise en scène permet d'ajouter une strate signifiante aux récits et Chantal Akerman, contrairement à sa grand-mère et à sa mère, peut affirmer sa féminité et produire du sens à partager avec tous.
1. Extrait du texte écrit par Chantal Akerman sur son installation en juin 2004.
2. A ce sujet, voir les analyses de Marie-José Mondzain dans le chapitre « Juif, face et profil » de
Image, icône, économie (Seuil, 1996).
Marcher à côté de ses lacets dans un frigidaire vide, exposition du 22 juin au 24 juillet 2004, à la galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003 Paris.
Date de publication : 07/07/2004
Inséré le : 06/07/2004 00:00
Thèmes : arts plastiques, arts visuels, installation,