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Le corps de l'apartheid explose au pays de Barbie
Steven Cohen aux Subsistances, à Lyon.
Chapeau : Se chercher juif consisterait aussi à explorer son prépuce à la face du monde. Affolante performance du Sud-africain Steven Cohen pour la clôture des Intranquilles
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Gérard MAYEN rédacteur
Steven COHEN danseur
Texte : Les Soirées Intranquilles n'ont jamais porté aussi bien leur nom qu'en se concluant sur une performance du Sud-Africain Steven Cohen. A peu près inconnu, programmé à une heure avancée de la soirée, il n'a bien sûr attiré qu'un public très avisé. Dans les cercles des gens du spectacle, ce genre de situation confine souvent à la morbidité consanguine. Mais pas ce soir de fin juin 2004, où les plus blasés, les plus raisonneurs ou collet monté, ont fini mentalement traqués dans l'intranquillité.
Le lieu, d'abord. Une cathédrale de vide nocturne et majestueux, le plateau gigantesque, le gradin comme minuscule et flottant au coeur de la vastitude sous tant de verticalité, ainsi apparaît la verrière archéo-industrielle des Subsistances, quais de Saône, à Lyon. Ainsi s'avance minuscule, solitaire et zigzagante, comme chancelant sur de monstrueuses chaussures à talons, une créature géante improbable, masculine apparemment, théâtralement maquillée sous un crâne rasé luisant, les cils à la longueur de plumes, la paillette scintillante. Quasi nue. Son cache-sexe : une étoile de David.
Sur l'écran géant, la vidéo diffuse l'image d'une plaque commémorative des persécutions, sévices et déportations, subis dans la bonne ville de Lyon, sous la férule de Klaus Barbie. Il est excessivement délicat de l'écrire, mais la censure n’y pourra rien : dans le contexte mental français de l'année 2004, travaillé par la politique du pouvoir israélien face à l'intifada palestinienne et la montée des tensions communautaires dans l'Hexagone, la résurgence publique du thème de la Shoah se reçoit avec des attentes modifiées, un questionnement renouvelé, un trouble à revisiter. Comment faire parler l'Histoire ?
Steven Cohen la fait exploser. Il jette son corps dans la bataille.
Steven Cohen n'est pas français. Sud-Africain. Artiste pauvre, vivant parmi les Noirs par nécessité. Militant anti-apartheid par conviction. Homosexuel beaucoup mieux toléré par la société blanche que la noire. Egalement juif, au pays où la Conférence de Durban a décliné la dénonciation de l'Etat d'Israël jusqu'à la nausée d'une fébrilité antisémite…
Volens nolens, Steven Cohen est ramené à cette identité. Juif. Accueilli artiste résident en France à Lyon, il y découvre l'histoire de Klaus Barbie, les rafles, les tortures, Paul Touvier, la collaboration, le pétainisme, les enfants d'Izieu. Il le découvre comme un étranger. Il ne vit pas avec ces souvenirs. Aborder ces faits, c'est son actualité comme son actualité sud-africaine est dorénavant d'être juif.
Dancing inside out. Le titre incroyablement simple, mais quasi intraduisible à force d'entremêler les notions d'intériorité et d'extériorité, partant d'intimité et de place publique, d'introspection et de dénonciation, d'unique et de social, évoque la puissance implosive et explosive de sa performance indescriptible. OVNI identitaire, Steven Cohen tombe un soir sur une scène lyonnaise, et dissèque un corps juif et transgenre à la face de l'antisémitisme. Il danse comme au cabaret, il s'explore à la caméra, marque le regard de croix gammées, d'étoiles juives, de tatouages virtuels, par des images immenses d'être rapprochées à l'extrême. Il soumet son prépuce à début de torture, puis s'offre élégamment à la renverse à un godage par objectif de caméra alors plongée au comble de l'obscurité insondable.
Grinçantes et suffocantes, ses attitudes sont affolantes.
Mais il y a plus glaçant.
Accompagné d'un preneur d'images, Steven Cohen s'est rendu le matin même dans la cour de cet étrange bâtiment lyonnais où se côtoient l'Institut d'études politiques - formateur des élites actuelles -, un centre de recrutement de l'armée - évocateur de quoi, au juste ? - et le musée de la Résistance et de la Déportation. Devant les enfants visiteurs du musée de la conscience nécessaire, au pied du fier mât d'un drapeau tricolore, Steven Cohen impose l'évidence de sa présence hallucinante, presque empêché de marcher par les chaussures de femme par lesquelles il s'obstine à détourner le genre de l'art du monde. C'est une énorme loupe qui cette fois monumentalise son sexe circoncis, et une énorme étoile de David qui surmonte son visage papillonnant. Volontaire ou pas, la qualité de la prise de vue tend parfois à dématérialiser son apparence jusqu'à l'évanescence et l'éblouissement.
Mais on ne rêvera pas longtemps. Appelées par la directrice du Musée (de confession israélite selon lui), les forces de l'ordre tricolore viennent se saisir de sa personne sans ménagements. Il passera la journée au poste, avant de remonter sur scène… Toute cette séquence réelle, reproduite à l'écran, se vit devant les usagers des lieux, éminents professeurs, étudiants éveillés, qui tous passent leur chemin, aveugles, indifférents, fuyants. Notre fascisme quotidien, tissé d'atomisation corpusculaire sur la toile de l'indifférencié médiatique, suinte de ces images.
Spectateur professionnel ronronnant, avec vocation de prendre tout le temps pour regarder, on ne se souvient pas d'avoir été confronté à une performance aussi radicale et dérangeante - pas des ratiocinations en salles - depuis très longtemps. Steven Cohen est un court-circuit dans la circulation mondialisée des identités déraisonnées.
Solo évolutif, Dancing inside out a été programmé sous cette forme les 25 et 26 juin 2004 aux Subsistances (Lyon), dans le cadre du festival Les Intranquilles.
Date de publication : 07/07/2004
Inséré le : 06/07/2004 00:00
Thèmes : danse,