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Pervers polymorphe
Chapeau : A la fois naïves et cruelles, pastel et rouge sang, les peintures du Gallois James Rielly donnent à l'humanité simple une tournure dure et effrayante. Douze toiles récentes sont à découvrir dans l'espace de la galerie Nathalie Obadia.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Ophélie RAMONATXO rédacteur
James RIELLY plasticien
Texte : S'il est vrai que juste avant de mourir, l'homme voit un monde parsemé d'infimes taches blanches, alors visiter une exposition de James Rielly s'apparente à un petit trépas. Chaque visage peint, chaque oeil, chaque forme bleue, grise ou rouge se fond et se dissout comme dans un bain d'aspirine. Un monde blanc, pâle, nu ; un cosmos pur et anesthésiant dont l'acteur idéal est un enfant. Un enfant qui n'a plus ni chair, ni éclat, ni jeunesse... Un enfant de bonne famille, poupon de porcelaine en fait voué, dans la peinture de James Rielly, à un mutisme
« bruissant de paroles » : sa blondeur effacée, son iris vitreux, sa rondeur râpeuse cachent et révèlent à la fois la grise variole de notre XXIe siècle, l'innocence perdue d'un modèle familial et juvénile empli de regret et d'horreur.
« Je me moque (...) des rapports de pouvoir qu'il y a dans les familles, des contraintes auxquelles on est soumis, des rôles que l'on doit jouer, du narcissisme de tout individu qui veut être unique et exceptionnel. » Inspiré par des faits divers piochés au hasard des tabloïds, influencé, entre autres, par Francis Bacon, et incroyablement proche de cet autre peintre contemporain qu'est Luc Tuymans, James Rielly voue une passion christique au corps, à la figure, à l'humain. Un humain qui commence toujours par sonner creux, qui finit toujours par sonner faux : scène pathétique d'une mère enceinte posant aux côtés de sa petite fille qui a placé un coussin sur son ventre pour imiter maman (
I Love the French and the French love me I), scène tragique d'un bambin qui s'apprête à faire exploser sa nouvelle fusée sur laquelle son petit chat a été attaché (
Rocket Painting), scène très Kubrick enfin de deux jumeaux en tenue de base-ball affublés d'un masque de lapin, superposés, ombre mutuelle, prêts à se dédoubler à l'infini (
Rabbits). James Rielly travaille ses fonds en aplat mais ses sujets sont doués d'une épaisseur qui les fait surgir depuis la deuxième dimension, comme des clowns à ressort grimaçants. La toile est sculptée, collée, gravée, griffée : dotée d'une dynamique cinématographique, la peinture n'est en fin de compte plus ce qu'elle est. Ce qui pourrait être naïf devient surréaliste, ce qui devrait être figuratif devient cinétique, et ce qui semble clinique devient mutant, sanglant, terrifiant. Privilégiant les grands formats (168 X 198 la plupart du temps), James Rielly, quarante-huit ans, offre, chez Nathalie Obadia, une galerie de portraits qui ne touche pas mais qui hante, qui ne surprend pas mais qui pénètre. Le ciel est bleu ciel, le merle et le tchador sont noirs (
Black Painting, Black and Blue), l'amour est rouge (
In Love)... mais tout est tellement triste, tellement nous. Après avoir travaillé sur des corps fragmentés puis, dans les années 1990, sur des corps déformés, l'artiste donne aujourd'hui à l'humain des traits aussi simples qu'un personnage de BD, ce qui n'est pas moins cruel. Comme l'oiseau noir sur fond noir, l'être humain sort du décor par sa matière, une matière vulnérable, friable et torturée. L'exposition se termine sur un cadavre dont les plaies ne saignent pas mais ravivent la brûlure de nos stigmates communs.
James Rielly, Made in France, jusqu'au 9 juillet à la galerie Nathalie Obadia, 3 rue du Cloître Saint-Merri, 75004 Paris. Tél. 01 42 74 67 68 www.galerie-obadia.com
Date de publication : 07/07/2004
Inséré le : 06/07/2004 00:00
Thèmes : arts plastiques, peinture,