Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Une oeuvre au noir


«Triptyk»



De la fête païenne du Sacre du printemps à la cérémonie sacrale de la Symphonie des psaumes du même Stravinsky, en passant par la musique philosophique de Pierre Boulez. Bartabas fait de Triptyk un rituel du deuil, de la soumission à l'apaisement.


Profondément ancrés dans les rites de passage, de régénérescence, les spectacles de Bartabas nous ont habitués à leurs cycles de métamorphoses. Les cavalières diaphanes, préraphaélites, côtoient l'étrangeté des corps guerriers, les arts martiaux du Kerala déploient une gestuelle d'avant toute civilisation, tandis que Bartabas au final fait danser en saccades aériennes son cheval. Avec Triptyk, la dimension chorégraphique des spectacles de Zingaro s'enrichit même d'une séquence entière sans présence équestre. Travail du deuil, après la mort de Zingaro, le cheval fétiche de Bartabas. Triptyk ou l'histoire d'un cavalier seul. Les plus avisés auront vite identifié le côté fordien (John) de Bartabas. Même sens de l'espace comme recherche de l'ultime frontière, identique parti pris des origines contre le déracinement, même naturel en absence de naturalisme. Pour le reste, les westerns de Zingaro se tournent à l'Est. Depuis toujours. Ils ont pris leur orientation dans la matrice tzigane, indo-européenne, quelque part dans le berceau de tous les fantasmes de l'humanité. Bartabas y cherche le premier homme, une origine. Il y trouve surtout des cultures riches en couleurs. Et puis une logique du territoire, l'une des plus convaincantes que l'on ait vue depuis des lustres. Pourquoi? Parce que Bartabas sait qu'on appartient pas à une terre, pas plus qu'elle ne nous appartient. On peut juste en mesurer les distances (à la manière d'un arpenteur kafkaïen), lui trouver des points de fuite (la steppe, le désert, la toundra), la traverser moins que la conquérir. Un territoire, on en vient ou on y va, c'est tout, on y est jamais vraiment. Éloge du nomadisme, évidemment. Mais aussi de l'implant, de la greffe, comme moment de passage, comme signe laissé derrière soi. Sans que l'on sache très bien ce qui s'échange, et pour qui l'on transmet. C'est ce mystère de la transmission que sonde inlassablement Bartabas. C'est ce qui fait sans doute le véritable sujet de Triptyk. Avec la rencontre des distincts comme paradigme, plus précisément ce moment de terreur à l'avènement du nouveau, quand advient l'absolument inconnu. Parce qu'au fond, peut-on transmettre à quelqu'un qui ne nous ressemble pas un peu?
Zingaro, depuis quelques années, ne cesse de rejouer cette scène primitive. Bartabas a fait plus qu'y penser dans Triptyk. Il a voulu que son «Sacre» s'ouvre sur ce regard affolé des hommes du Kerala, ces pratiquants d'un des arts martiaux les plus vieux du monde: le Kalaripayatt. Il a mis en scène quelque chose comme l'arrivée de Cortès au nouveau monde, avec toute la capacité menaçante, destructrice, que peut avoir l'irruption de l'altérité radicale. Il y a là comme le noyau dur de toute la recherche de Bartabas. La musique de Stravinsky, celle de Boulez, permettent au corps d'explorer ce devenir autre. Animal, humain, minéral, aérien, tout y passe. Sans que jamais la tension des différences ne se perde. Tous les thèmes de Bartabas sont récapitulés, raffinés, épurés jusqu'à l'os. Ils trouvent dans Triptyk une intensité rare, chargés qu'ils sont des lumières asiates, de la tourbe rouge de Sibérie. De la folie de qui vient de perdre ses chevaux. La disparition rôde, étend son aile. Bartabas fait son deuil. Tout revient, à la fin, par un solo éblouissant de simplicité transparente. Parce qu'en définitive comme le disait récemment un plasticien, il s'agit bel et bien, encore une fois, de niquer la mort.

Yan Ciret,
Publié le 2000-07-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : musique, théâtre,
Mot(s) Important(s) : cirque, territoire, transmission, Kalaripayatt, arts martiaux, chorégraphie,
Artiste(s) : BARTABAS (cirque), Yan Ciret (rédacteur), Françoise Gründ (auteur), Pierre BOULEZ (compositeur), Igor Stravinski (musicien), Zingaro (cirque),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :